Pendant un moment ils oublièrent tout danger. Les mains nouées, les regards croisés, ils vécurent ainsi la plus belle minute de leur existence.

--Racontez-moi cela, dit Sophie, qui s'assit sur le canapé et fit une place près d'elle pour son ami.

--Je ne puis, fit celui-ci de l'air le plus suppliant. Epargnez-moi! J'ai promis de ne pas dire...

--Mais à moi! Vous n'avez pas promis de ne pas me le dire, è moi! je vous jure de ne le répéter à personne!

--Pas même à Platon?

--Oh! Platon est un autre moi-même!

--J'ai promis, insista le jeune homme.

--Soit! répondit Sophie. Je ne dirai rien, mais il est intelligent; s'il devine, ce ne sera pas ma faute. Que s'est-il passé?

--Avant hier soir, commença Pierre, je revenais de chez-vous, lorsqu'on m'annonça un jeune officier tout nouvellement entré au régiment. Il a seize ans et demi, il arrive d'un corps militaire de province;--Pétersbourg lui a tourné la tête,--ce n'est pas bien surprenant! Donc, mercredi, il a été dans cette maison, dont on vous a parlé; il s'est fait plumer jusqu'aux os et il a perdu plus qu'il ne peut payer en dix ans. Je m'intéressais à lui;--il est si jeune, et quand on n'a pas de famille pour vous tenir la bride serrée, on est si bête à cet âge-là! Il venait m'apporter une lettre qu'il me priait de faire passer à sa mère... il n'a plus qu'elle. Sa démarche à cette heure indue me parut bien singulière; j'avais entendu dire au régiment qu'un officier--on ne savait lequel--avait perdu une somme absurde... Bref, j'appris que, dans l'impossibilité de payer sa dette, il allait se brûler la cervelle en rentrant chez lui. Il avait trouvé cela tout seul. Quel génie! Voyons, princesse, vous qui avez du bon sens, qu'auriez-vous fait à ma place!

--Continuez dit la princesse en souriant.