Le rayon d'avril avait disparu, une giboulée battait furieusement les vitres. Dosia resta immobile. La grande pièce était presque obscure; les rideaux interceptaient le peu de lumière que laissaient filtrer les gros nuages noirs poussés par un vent violent. Une larme roula sur la jeune fille, puis une autre; les gouttes brillantes se suivaient de près, dessinant un filet sombre sur le corsage lilas...

Le nuage s'envolé, portant ailleurs la grêle et la dévastation; un pâle rayon jaune se glissa obliquement dans la salle à manger, puis le ciel, redevenu bleu, apparut en haut de la fenêtre; le soleil d'or mit une paillette à chaque plat d'argent du dressoir, à chaque clou doré de la haute chaise de maroquin ou Dosia siégeait en cassant du sucre... la mouche revint se poser sur la nappe... la jeune fille n'avait pas remué.

--Eh bien! où donc es-tu Dosia? fit la voix de la princesse; il ne pleut plus, nous sortons.

La jeune fille disparut par une porte au moment où Sophie entrait par l'autre. Une minute après, elle reparut, coiffée, gantée, voilée... et personne ne sut qu'elle avait pleuré.

Le printemps s'avançait. Madame Zaptine réclamais sa fille; Sophie promit de la lui conduire avant la Pentecôte, c'est-à-dire avant son mariage, car les nouveaux époux se promettaient de voyager pendant la lune de miel. Madame Zaptine invita les trois amis à passer huit jours chez elle avant la noce. Pressée par les instances de Dosia, la princesse y consentit.

--Que veux-tu que je devienne quant tu ne seras plus là? disait tristement la jeune fille.

--Tu reviendras l'hiver prochain, répondait la princesse.

Dosia secouait tristement la tête. Quand on a dix-huit ans, l'hiver prochain est synonyme des calendes grecques.

Depuis les bourrasques d'avril, elle était devenue toute différente d'elle-même. Si la princesse n'avait pas été absorbée par les préparatifs de son mariage, elle eût certainement remarqué cette métamorphose si rapide et si importante; mais elle n'y songeait guère. Pierre ne songeait qu'à lui-même, et pendant qu'il bataillait avec sa conscience te sa philosophie, la cause de ses soucis dépérissait étrangement. Le soir de leur arrivée chez madame Zaptine, ils furent tous à la fois frappés de cette vérité, jusque-là méconnue.

Le cri de la mère leur ouvrit les yeux.