Cette conduite aurait dû me donner à réfléchir. Et bien! non. Je trouvai Clémentine adorable. Elle ne prenait peut-être pas tout à fait assez au sérieux le changement qui s'était fait dans son existence, mais elle était si bien comme cela!

Après dîner, on joua aux gorelki. Chacun prit sa chacune, et les couples s'alignèrent. Vous connaissez ce jeu: celui qui n'a pas trouvé de partenaire est chargé de donner le signal et de courir après les autres. Je cherchais Clémentine pour lui donner la main, lorsqu'elle apparut tenant par le collier un énorme chien de Terre-Neuve qu'elle adore, et qui s'appelle Pluton.

--Qu'est-ce que vous voulez faire de cette bête, lui dis-je.

--C'est mon cavalier! répondit-elle en se rangeant avec son chien dans la file des couples.

--Vous? fit-elle en me riant au nez. C'est vous qui "brûlerez"!

De fait, j'étais le dernier, et il n'y avait plus de dames. A la grande joie des gens sérieux restés sur le balcon, je pris la tête de la file et je donnai le signal en frappant des mains. Le premier couple situé derrière moi se sépara, et, passant de chaque côté de ma personne, essaya de se rejoindre en avant. Je feignis de vouloir saisir la jeune fille, mais sans beaucoup d'enthousiasme, et le couple haletant, réuni de nouveau, retourna à la queue pour attendre son tour. Je fis de même avec plusieurs autres: c'était Clémentine qu'il me fallait, et j'étais curieux de voir ce qu'elle ferait de son chien quand je l'aurais attrapée.

Un coup d'oeil furtif m'avertit que c'était à elle de courir. Je frappai dans mes mains: Une deux, trois! Une boule noire passa à ma droite, un nuage blanc à ma gauche. Je me dirigeai vers le nuage blanc, mais au moment où j'allais l'atteindre...

--Pille, Pluton! cria ma fiancée.

Pluton s'accrocha désespérément aux pans de mon surtout d'uniforme.

Je me mis à tournoyer, pensant faire lâcher prise à mon adversaire; mais celui-ci avait coutume de n'obéir qu'à un mot magique dont je n'avais pas le plus léger souvenir. Moitié riant, moitié fâché, je cessai de tournoyer, et je regardai l'assistance. Ils riaient tous à se pâmer.