Vers le petit théâtre d'été, où la jeunesse se désennuie de son exil militaire, roulaient de nombreuses calèches, emportant les officiers mariés avec leurs femmes; les petits drochkis, égoïstes, étroits comme un fourreau d'épée, sur lesquels perche un jeune officier,--voiturant le plus souvent un camarade sur ses genoux, faute de place pour l'asseoir à son côté,--prenaient les devants et déposaient leur fardeau sur le perron de la salle de spectacle.

Cette joyeuse file d'équipages roulait incessamment de l'autre côté de la place; mais la représentation de ce soir-là ne devait pas être embellie par les casquettes blanches à liséré rouge: MM. les gardes à cheval avaient décidé de clore la soirée au mess. On y était si bien! De larges potiches de Chine ventrues laissaient échapper des bouquets en feu d'artifice; des pyramides de fruits s'entassaient dans les coupes de cristal; les tambours étaient copieusement garnis de bonbons, et de fruits confits,--tout officier de dix-huit ans est doublé d'un bébé, amateur de friandises;--de grands massifs d'arbustes à la sombre verdure cachaient les pieux qui soutenaient la tente...; bref, ces jeunes gens, dont beaucoup étaient millionnaires, s'étaient arrangés pour trouver tous les jours au camp un écho de leur riche intérieur citadin, et ils y avaient réussi. D'ailleurs quand pour un dîner d'amis on se cotise à deux cents francs par tête, c'est bien le moins qu'on dîne confortablement.

--Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? fredonna le héros de la fête, en se laissant aller paresseusement sur sa chaise, pendant qu'on servait le café et les cigares.

--Vous êtes ma famille, mes chers amis, ma famille patriotique, ma famille d'été, s'entend, car pour les autres saisons j'ai une autre famille! continua-t-il en riant de ce rire gras et satisfait qui dénote une petite, toute petite pointe.

Les camarades lui répondirent par un choeur d'éclats de rire et d'exclamations joyeuses.

--J'ai même une famille pour chaque saison, reprit Pierre Mourief avec la même bonne humeur. J'ai ma famille de Pétersbourg pour l'hiver; ma famille de Kazan pour la chasse... l'automne, veux-je dire; ma famille du Ladoga pour le printemps...

--La saison des nids et des amours! jeta un interlocuteur un peu gai.

Le colonel, qui avait assisté au dîner,--il était l'ami de toute cette belle jeunesse, jugea que le moment était venu de se retirer, et recula son siège. Les vieux officiers, au nombre de quatre ou cinq l'imitèrent.

--Vous vous en allez, colonel? s'écria Pierre en s'appuyant des deux mains sur la table. C'est une défection! le colonel qui fuit devant l'ennemi!... Eh! vous autres, le punch!... cria-t-il en russe aux soldats de service. Présentons l'ennemi au colonel, il n'osera pas abandonner son drapeau.

--J'ai un rendez-vous d'affaire, dit en souriant le chef du régiment, vous voudrez bien m'excuser... C'est très sérieux! ajouta-t-il d'un ton si grave, que Pierre et les autres officiers n'insistèrent pas.