--Eh bien! oui! lui dis-je, à moitié fou...
Cette expression caressante, ces yeux pleins de prière m'avaient ensorcelé.
--Merci! fit-elle en sautant de joie. Ce soir?
--Oui, ce soir à huit heures.
--Je t'attendrai au bout du jardin. Pars comme à l'ordinaire, et au bout du jardin fais arrêter ton tarantass. Je te rejoindrai.
Nous n'étions pas loin de Pétersbourg: quelques heures de poste nous en séparaient. Je me dis que je la mènerais chez ma mère, aussitôt arrivé... Le sort en était jeté, j'épouserais Clémentine.
Elle me serra joyeusement les mains, puis s'arrête, prêtant l'oreille: la cloche sonnait le dîner. Elle m'envoya un baiser du bout de ses doigts mignons et disparut, toujours relevant sa robe de peur des grenouilles.
Je fis une sotte figure pendant le dîner. Je n'osais affronter les regards de ma tante, qui me comblait d'attentions et de bons morceaux. Elle eut la bonté prévoyante de faire mettre un poulet rôti dans mon tarantass. L'idée de ce poulet que je mangerais clandestinement avec sa fille m'inspirait des remords au point d'arrêter les bouchées dans ma gorge, ce que voyant ma tante fit joindre au poulet un gros morceau de tarte pour souper.
Le regard de ma fiancée suivit joyeusement la tarte, et, audace indigne! elle me cligna de l'oeil! Cette jeune fille n'avait pas idée de mes tourments!... Enfin vint le soir, et l'heure du départ. Ton tarantass, attelé de trois chevaux de poste, arriva tout sonnant et grelottant devant le perron. Ma tante me bénit; toutes mes cousines me souhaitère un bon voyage, je grimpai dans mon équipage, dont, à la surprise générale, je fis lever la capote, malgré la beauté de la soirée; je m'assis, et,--fouette cocher!--je laissai derrière moi la demeure hospitalière envers laquelle je me montrais si ingrat.