Pierre Mourief s'interrompit et promena son regard sur le mess. Deux ou trois officiers vaincus par le nombre des flacons vidés, sommeillaient placidement; le reste de l'assemblée attendait avec curiosité la fin de son récit.

Le comte Sourof devenu fort grave, regardait Pierre dans le blanc des yeux.

--Je vous ennuie? fit celui-ci d'un air innocent.

--Non, non, continue, dit Sourof de sa voix calme.

--Ah! je t'y prends. Vous êtes témoins, messieurs et amis, que c'est Sourof qui m'a dit de continuer; je l'avais prédit! Vous en prenez note?

--Oui! oui! lui répondit-on de tous côtés.

Le jeune comte sourit.

--Eh bien! je te le dis une fois de plus, continue! dit-il de bonne grâce.

Pierre lui fit le salut militaire et reprit son récit après avoir mis sa chaise à l'envers pour s'asseoir à califourchon.

--Je tournai le coin du jardin, suivant qu'il m'avait été ordonné, et je fis arrêter mon équipage. Personne! Un instant je crus que cette proposition d'enlèvement n'avait été qu'une aimable mystification de ma charmante cousine, et je ne saurais dire qu'à cette idée mon coeur éprouvât une douleur bien vive; mais je faisais injure à Clémentine. Je la vis accourir dans l'allée, un petit paquet à la main: elle ouvrit la porte palissadée qui donnait sur la route, et, d'un saut, bondit dans la calèche. Je sautai auprès elle.