--Si tu es ignorant, mon don, répondit tranquillement le jeune officier, fit-toi à ma soeur pour combler les lacunes de ton éducation. Elle te prêtera des livres, ne t'adressera pas une question et te renverra penaud, pénétré du désir de t'instruire,--avec un gros bouquin sous le bras. C'est l'usage de la maison. J'y passe comme les autres.
Et soulevant le pan de son grand manteau d'ordonnance, Platon laissa entrevoir le volume de l'Intelligence, bien et dûment recouvert d'un journal français.
--Elle t'a prêté cela fit avidement Mourief; montre-le moi!
--Oh! tu peux le feuilleter et même le lire à discrétion: tu n'y comprendras rien.
Pierre ouvrit en effet le livre à deux ou trois endroits différents et le rendit à son ami avec un visage piteux et défait qui amène un sourire sur les lèvres de Platon.
--Mais alors dit le pauvre garçon, la princesse va me trouver horriblement bête?
--Oh! que non! répondit son ami. Elle ne pense pas que, pour n'être pas une bête, on doive comprendre d'emblée les livres qui exigent des études préparatoires Vous vous entendrez très-bien. Elle n'est pas bas bleu le moins du monde; tu verras!
La calèche s'arrête devant le petit perron, et deux minutes plus tard, Pierre se trouvait assis en face de son ami, dans le second fauteuil vert d'eau comme s'il la connaissait depuis dix ans. Les gros volumes avaient disparu avec le couteau à papier, et quelques romans modernes rôdaient seuls sur la table d'acajou rococo.
On déjeuna gaiement; la belle argenterie, le fin cristal mousseline, les radis roses, la nappe étincelante, les bouquets de fleurs qui se cachaient dans tous les coins, les yeux de velours et la robe blanche de la princesse Sophie formaient un ensemble harmonieux, bine pondéré, où les couleurs éclatantes et douces se faisaient une opposition savante et, en apparence, naturelle. La princesse était passée maîtresse dans l'art de composer un tableau d'intérieur avec les objets qui l'environnaient. C'était peut-être ce qui donnait à son logis un charme indicible qu'on ne retrouvait nulle part ailleurs.
Après une conversation décousue et enjouée sut les mille sujets qui circulent dans un même monde, la chaleur du soleil ayant diminué, vers quatre heures, la princesse proposa une promenade dans le parc.