Ils entrèrent par la porte monumentale en fonte, édifiée par Alexandre Ier, sur laquelle on lit, d'un côté, une inscription russe en lettres d'or, et de l'autre, en français: A mes chers compagnons d'armes. Aussitôt, la fraîcheur de la verdure et l'ombre des beaux tilleuls séculaires les environnèrent doucement, leur donnant l'impression d'une vie nouvelle.
Laissant à leur droite le palais et les parterres, ils s'enfoncèrent dans les grandes allées dont le vert foncé change avec les heures du jour. Le lac, par échappées, brillait comme un bon rempli de vif argent. La coupole dorée du bain turc, qui s'avance en promontoire, apparut un instant, rutilante et baignée de soleil. Puis l'ombre les environna de nouveau, et ils avancèrent lentement dans les allées sinueuses si bien sablées qu'elles ont l'air d'un joujou anglais, et protégées par une verdure si épaisse qu'on dirait une forêt inviolée.
Ils trouvèrent un banc et s'assirent dans une sorte de rond-point environné d'une balustrade de pierre, où sans doute L'ancienne cour se réunissait, sous Catherine pour diviser ou pour goûter,--mais de nos jours désert et presque négligé.
Ce lieu avait une certaine grandeur mélancolique: les arbres autour paraissaient plus vieux et plus vénérables qu'ailleurs, et, du reste, les vieilles pierres quelque part que ce soit, semblent toujours avoir quelque chose à vous conter.
Depuis le matin, les trois promeneurs avaient pensé plus d'une fois à la fantasque Dosia,--en ce moment même peut-être occupée à s'aveugler consciencieusement, les yeux fixés sur le lac Ladoga,--peut-être aussi préparant quelque mystification inénarrable à n'importe quel personnage,--le plus sérieux étant le meilleur en pareil cas. Mais personne n'avait prononcé son nom.
--Je voudrais bien avoir du lait, dit tout à coup la princesse. Y a-t-il loin d'ici à la maison du garde?
--Dix minutes, répondit le comte.
--Eh bien! mon ami, fais-nous apporter du lait. Je meurs de soir.
Mourief se leva, empressé.
--Permettez princesse, fit-il, j'irai.