Ils reprirent en plaisantant le chemin du logis, contents tous les trois, pour des motifs très-différents. Le contentement le plus sérieux était celui de Sophie. La princesse, en effet, passait sa vie à chercher de belles âmes, et, quand elle en trouvait, ce qui ne lui arrivait pas souvent, il se chantait dans son coeur un concert à ravir les anges du paradis. Ce jour-là, le concert fut particulièrement brillant.

On ne sait quelles paroles mystérieuses échangèrent Sophie et son frère dans un aparté, mais tout le long de la route, en revenant au camp, Platon ne fit que fredonner des airs d'opéra. Pierre Mourief ne dit pas un mot et fuma huit cigarettes.

XI

Les deux jeunes gens retournèrent souvent chez la princesse. Cet intérieur paisible avait pris tout à coup possession du lieutenant Mourief, au point de lui faire dédaigner ses anciens plaisirs.

Le théâtre seul l'amusait encore, mais il était devenu plus difficile sur le choix du répertoire, et un beau jour il s'aperçut que le ballet l'ennuyait.

Heureusement les grandes manoeuvres eurent lieu, et le camp fut levé,--ce qui rétablit Pierre dans son assiette ordinaire, grâce à une semaine de fatigues bien conditionnées. Pendant huit jours il ne fit que dormir, manger, prendre l'air, tomber de sommeil, et ainsi de suite. Après quoi il se retrouva en possession de toutes ses facultés.

Comme le lui avait prédit Sourof, la princesse lui avait prêté des livres, et lui, qui ne pouvait pas souffrir la lecture, il y avait pris un plaisir extraordinaire. Charmé de ce changement, sans se rendre compte qu'il avait pour cause le plaisir de parler avec la princesse Sophie de choses qu'elle aimait et admirait, il s'était dit que sans doute il avait fini de semer sa folle avoine et qu'il entrait dans l'ère des occupations plus stables.

Pourtant, à bien regarder autour de lui, il s'aperçut que ses camarades, pour la plupart de son âge ou plus âgés, semaient encore leur avoine à pleines poignées sur tous les chemins imaginables, et un beau matin il s'éveilla en se demandant pourquoi il allait si souvent chez la princesse Koutsky.

--Je dois bien l'ennuyer! se dit-il avec mélancolie.

Et il prit soudainement une résolution énergique, celle de ne lus importuner de sa présence cette généreuse princesse. Le coeur gros de regrets, à cette décision que personne ne lui demandait, il se préparait à écrire un petit billet bien poli, en renvoyant les livres prêtés, lorsque la providence, dispensatrice des biens et des maux, lui rappela que ce jour même était celui des régates, et qu'il avait promis de passer cette journée chez la princesse avec Platon.