C'est cette flottille étrange et variée qui devait concourir aux régates. Parmi tant d'embarcations différentes, on avait fini par établir une sorte de classification, tant à la voile qu'à la rame.
Les grands-ducs étaient les premiers à concourir, à la voile, avec les grandes péniches hardiment cambrées; les simples mortels se contentaient de la rame; de jeunes officiers s'étaient fait inscrire pour les courses en podoscaphe et en périssoire, courses qui offrent toujours un élément comique en raison des accidents inévitables et du maniement bizarre de la pagaie.
Lorsque la société de la princesse arriva au bord du lac, une foule parée, composée de tout ce que Tsarkoé-Sélo et sa voisine Pavlovsk avaient de plus élégant et de plus riche, se pressait sur les bords de cette immense coupe de cristal.
Pétersbourg et les environs avaient aussi envoyé leur contingent de spectateurs. Les gens du peuple, peu nombreux, se groupaient instinctivement dans les endroits peu favorisés, d'où l'oeil n'embrassait qu'une étroite partie du parcours, tandis que la noblesse et la haute finance se rapprochaient de l'embarcadère impérial, où la famille du souverain présidait à ces jeux.
Des tapis et des sièges de velours couvraient le large espace dallé de marbre. Sur les marches énormes qui descendaient jusque dans le lac, s'étageait la gracieuse guirlande des demoiselles d'honneur, des pages, des officiers de service, tous en pimpant uniforme, en fraîche toilette d'été. Les gros généraux massifs soufflaient un peu plus loin sous le poids de l'uniforme trop juste et des lourdes épaulettes.
C'était la cour encore, mais en villégiature, avec une étiquette bien restreinte, la cour, pour ainsi dire, en famille.
La princesse Sophie s'était fait garder quelques places non loin de l'embarcadère, et ses amis lui formèrent une garde d'honneur compacte.
Le signal fut donné, les gracieuses embarcations s'élancèrent, les voiles de toutes formes découpèrent sur le ciel des courbes élégantes, puis disparurent derrière l'île qui occupe le milieu du lac. On les aperçut à travers une clairière, puis elles disparurent encore.
Les yeux se fixèrent avec avidité sur la pointe de l'île où devaient apparaître les voiles rivales.
Une péniche blanche sortit la première de la verdure et se dirigea vers le rivage; par une manoeuvre audacieuse, le grand-duc A..., qui tenait la barre, vira de bord presque auras du cap et obtint une avance considérable sur les autres, qui avaient sorti du champ pour doubler la pointe.