A son retour, la princesse fixa ses pénates à Pétersbourg. Platon trouva un moment pour aller la voir, mais Mourief n'osa pas accompagner son ami. La liberté, le désoeuvrement de la vie d'été avaient pu autoriser de fréquentes entrevues; mais, en ville, la princesse, absorbée par ses relations, ses devoirs mondains, verrait-elle du même oeil les visites du jeune officier?...

S'examinant à la loupe, Pierre se trouvait laid, gauche, bête, ignorant, et se demandait comment une personne aussi distinguée que la princesse Sophie avait pu supporter sa conversation.

Le régiment reprit enfin ses casernements d'hiver, et Pierre, revenu au sein de sa famille après avoir hésité pendant quarante-huit heures franchit pourtant le Rubicon et se rendit chez la princesse Sophie, par une après-midi pluvieuse, afin de la trouver plus sûrement chez elle.

Quatre heures venaient de sonner. Un piano, vigoureusement attaqué, jetait des bouffées de musique dans l'escalier. Pierre se présenta, un peu pâle, le coeur battant très-fort. La princesse recevait,--il entra.

Au fond du grand salon, presque entièrement sombre, car on approchait des jours les plus courts de l'année, deux dames jouaient à quatre mains.

Le piano s'arrêta, la princesse se leva et vint au-devant de son visiteur. Celui-ci, plus troublé qu'il ne convient à un officier de cavalerie,--dans la garde encore!--s'inclina sur la belle main qu'il baisa avec une ardeur comprimée, et se trouva assis auprès de son hôtesse devant une petite table ovale. On apporta une lampe dont l'épais abat-jour rabattait la lumière en cercle étroit sur la table.

La dame restée au piano n'avait pas bougé. Sa présence embarrassait le jeune homme; il ne savait pas ce qu'il pouvait ou ne pouvait pas dire; trop d'idées confuses se heurtaient en lui; le besoin de sauver les apparences était ce qui surnageait le mieux dans l'océan de perplexités qui l'envahissait. Il parla, à tort et è travers, de l'Opéra italien, du théâtre Michel, de mademoiselle Delaporte et de madame Pasca, se proclama amoureux d'une étoile de septième grandeur apparue depuis huit jours au ciel du ballet, et que, par parenthèse il n'avait pas vue.

La princesse, souriant un peu, les mains placidement croisées sur ses genoux, la tête légèrement inclinée en avant, l'écoutait avec bonté, lui tendant la perche lorsqu'elle le voyait prêt à sombrer, et, ô mortification! n'ayant pas l'air de croire un mot de ce qu'il lui disait.

Un silence se fit. Pierre était à bout de ressources. La dame au piano derrière lui, qui n'avait pas bougé, semblait la personnification du reproche.

--Est-ce que tu ne vas pas bientôt t'en aller? lui disait cette présence impitoyable.