Karzof hocha tristement la tête, sa conscience à lui ne s'accommodait pas si facilement d'une défaite, mais il ne voulait pas contrarier sa femme. Il garda le silence.

--Oui, répéta madame Karzof, c'est la faute de Dournof si nous avons perdu notre fille! c'est lui qui l'a entraînée dans cet amour absurde; s'il avait eu un peu de coeur, il aurait compris tout de suite qu'elle n'était pas faite pour lui, et il se serait tenu à l'écart... Je l'avais dit dès l'abord, et je le maintiens: c'était un coureur de dot!

--Antonine n'était pas bien riche, objecta timidement Karzof; je crois qu'il l'aimait pour elle-même.

--Tu n'y entends rien, reprit avec véhémence la mère irritée; s'il l'avait aimée pour elle-même, il aurait préféré le bonheur de notre fille à son propre bonheur, et il lui aurait conseillé tout le premier de faire un mariage sensé, un beau mariage qui satisferait tout le monde... Mais il ne pensait qu'à lui, l'égoïste.

--Il l'aimait, dit doucement le vieillard.

--Il l'aimait, la belle affaire! moi aussi, je l'aimais! et c'est parce que je l'aimais, que je voulais la voir riche et bien posée. Qu'est-ce que c'est, que cet amour qui ne sait que nuire!

Karzof pensa à part lui qu'il avait autrefois aimé sa femme d'un amour semblable à celui de Dournof, et que lorsqu'on la lui avait donnée, elle qui ne l'aimait pas, son bonheur avait commencé par être bien égoïste. Mais les idées du vieillard n'étaient plus bien nettes depuis quelques années, et s'il sentait bien que sa femme avait tort, il n'était pas capable de le lui dire. Il continua de se taire.

Depuis quelques instants la Niania était entrée dans le cabinet et avait commencé à préparer l'attirail du thé; madame Karzof n'y prit pas garde.

--C'est Dournof, reprit-elle, qui est cause de notre malheur, c'est son sot entêtement qui a poussé Antonine, pauvre agneau à chercher la mort; c'est un misérable et un lâche, il n'agissait que par intérêt.

La Niania s'arrêta près de la table et regarda madame Karzof. Celle-ci, emportée par sa colère, continua: