Dournof se retourna et vit la Niania. Celle là non plus ne pleurait pas, mais la joie de sa vie venait de disparaître dans le trou du fossoyeur.
XVI
Les Karzof n'habitèrent pas longtemps la maison où leur fille avait rendu le dernier soupir. Bien différents de Dournof qui eût passé sa vie dans la chambre d'Antonine, à regarder la place où elle avait cessé de vivre, il leur était pénible de se trouver sans cesse dans un milieu qui leur rappelait les angoisses des derniers jours. Ils retournèrent en ville, et madame Karzof, toujours pratique, loua sa maison à des négociants anglais qui n'avaient pu trouver de villa à cause de la saison avancée. Ils retournèrent à Pétersbourg et reprirent leur existence accoutumée.
Karzof s'en allait à son bureau le matin, remplissait machinalement sa besogne, grondait quelque scribe négligent, donnait des signatures et des poignées de main, puis rentrait au logis. Là rien ne paraissait changé; mais jadis le piano d'Antonine, aujourd'hui muet, se faisait entendre dès le bas de l'escalier; à son coup de sonnette, la musique cessait brusquement, et, sur la porte ouverte du salon, il voyait apparaître la gracieuse silhouette de sa fille... Désormais, il entrait seul, la tête basse, remettait son pardessus à la Niania toujours morne et sévère, puis traversait le salon sans regarder autour de lui: il n'était pas d'objet dans cette pièce qui ne parlât au père navré de sa fille perdue?
Il allait retrouver sa femme. Celle-ci, assise auprès de la fenêtre, portant désormais des lunettes pour protéger ses yeux soudainement vieillis par les pleurs, tricotait des bas de laine pour son fils et son mari... Le père s'asseyait près d'elle, poussant un soupir, de chagrin autant que de fatigue, et, suivant une habitude de trente années, il demandait le récit des événements survenus en son absence.
Que lui dire? Il n'arrivait plus rien. Autrefois, la maison était pleine de mouvement et de vie. Les jeunes amies d'Antonine et leurs frères allaient et venaient sans cesse; il n'était point de jour où la sonnette ne retentît dix fois; mais qui pouvait venir désormais? Jean fuyait la maison, cette triste maison pleine de souvenirs douloureux, et n'y rentrait guère que pour la nuit. Il se reprochait bien parfois de délaisser ainsi ses parents,--mais il n'aimait pas à se trouver avec eux; la vue de leur chagrin, loin de lui inspirer la pitié, soulevait en lui une sourde colère.
--C'est leur bêtise, se disait-il, leur amour-propre aveugle qui a perdu notre Antonine bien-aimée!
Et la compassion achevait de mourir dans son coeur.
Jean était de ceux qui ne comprennent pas les erreurs de l'ignorance. L'éducation qu'il avait reçue et ses facultés naturelles le mettaient fort au-dessus du niveau de ses parents. Il ne s'en targuait pas, car il avait trop d'esprit pour tirer vanité d'une supériorité qui ne lui appartenait pas en propre, mais il ne comprenait pas les faiblesses et les imperfections d'une société moins éclairée; il pouvait les excuser, mais non les plaindre. Après le premier hébétement de la douleur, madame Karzof ne tarda pas à se révolter; elle ne pouvait supporter l'idée d'être en faute; son amour-propre, qui durant sa vie entière n'avait été éprouvé que dans des circonstances peu importantes, ne pouvait lui laisser supporter la pensée de la moindre erreur possible. Elle réfléchit pendant quelques semaines, se débattant sous l'accusation que portait sur elle sa propre conscience, et à force de chercher, elle trouva un autre coupable de la mort d'Antonine.
--Sais-tu, Karzof, dit-elle à son mari, un soir que, après leur dîner solitaire, les deux époux se retrouvaient seuls dans le cabinet du vieillard, sais-tu que sans Dournof, notre Antonine serait encore ici, belle et vivante?