--Je ne sais pas, madame, elle ne l'a pas dit.
Karzof regarda sa femme d'un air de reproche; elle détourna les yeux, et reprit son tricot sans rien ajouter.
XVII
Dournof était seul dans sa chambre; après une journée de travail assidu, il avait repoussé tel papier, qui encombraient son bureau, et, la tête appuyée dans ses deux mains, les yeux fixés dans le vide, il rêvait. C'était l'heure qu'il accordait à ses souvenirs; après le jour, employé aux courses, aux démarches, à l'étude des dossier, à la préparation de ses plaidoiries, il se donnait un moment de répit vers le coucher du soleil. Pendant ces jours brûlants de l'été, si tristes en ville, un flot continu d'équipages entraînait vers les îles les promeneurs altérés de fraîcheur et de verdure. Mais Dournof n'allait pas voir coucher le soleil à la pointe comme c'est l'usage; il restait chez lui, seul, concentré dans sa pensée, et revivait les quelques semaines où il avait épuisé la coupe de la joie la plus amère, auprès de celle qui lui était rendue et qu'il devait perdre. Le roulement lointain des voitures sur le pont Troitsky faisait un accompagnement sourd à la mélancolie de ses pensées, et ce n'était d'ordinaire que bien avant dans la nuit, lorsque le roulement s'était éteint et que l'orient se nuançait d'une bande rouge annonçant le prochain lever du soleil, qu'il se décidait à se jeter sur son lit.
Après la première effervescence aiguë de la douleur, Dournof, suivant la marche ordinaire des sentiments humains, était arrivé à cette période du deuil où l'on trouve une volupté amère à se plonger dans les souvenirs les plus déchirants; il se complaisait à se représenter Antonine agonisante, il essayait de se retracer le dernier regard si tendre et si désespéré de la pauvre enfant, qui le cherchait encore pendant que l'aube de la mort s'étendait sur ses yeux déjà aveugles; c'est là ce qu'il voulait revoir, et, dans ces images funèbres, pendant que son coeur torturé se tordait dans l'angoisse, il lui semblait se rapprocher de la chère envolée, au moins par le martyre qu'il subissait à plaisir.
Les rayons du soleil avaient quitté la chambrette, et la poussière du jour se reposait lentement sur le bord de sa fenêtre ouverte, lorsqu'il entendit sonner. Il secoua les épaules, maudit l'importun et resta immobile.
La sonnette s'agita encore après un court silence. Dournof hésita, fit un mouvement pour se lever, mais il lui en coûtait trop de faire entrer un importun, de chasser sa tristesse, pour répondre à quelque oisif entré par hasard; il remit sa tête dans ses mains, et voulut reprendre sa rêverie. Un troisième coup de sonnette, déchirant et précipité comme l'appel d'une âme en détresse, le fit tressaillir. Malgré lui, il se leva lentement et alla ouvrir.
--Niania! s'écria-t-il en apercevant sur le palier la figure sombre de la vieille femme. Niania! d'où viens-tu? Entre, entre, ma bonne!
Il rentra chez lui, elle le suivit.
--Assieds-toi, lui dit Dournof. Que me veux-tu, ma chère? Ah!... je suis content de te voir...