Tendant ses jours de lutte, lorsqu'il s'était senti défaillir, il avait eu un refuge assuré contre les faiblesses d'un esprit trop tendu et d'un coeur brisé de fatigue. Quand après une journée passée sur un travail ingrat il sentait ses yeux lui faire du mal et sa tête s'alourdir, il partait vers le soir en été et s'en allait le long de la route de Pargolovo.

Ce trajet fait cent fois, ne lut paraissait pas long: il connaissait chaque poteau de la route; c'était pour lui une sorte de chemin de la croix, que cette route où il avait soutenu dans ses bras Antonine défaillante. La nuit d'été, claire et sereine, se posait doucement sur la campagne; il voyait s'assombrir peu à peu l'atmosphère qui devenait grise plutôt que sombre, et sous cette demi-clarté des nuits du nord, où l'on peut encore lire un livre à minuit, il poursuivait sa course solitaire.

Le ciel se rosait à l'orient quand vers deux heures du matin il arrivait au cimetière; rien n'en défendait l'abord; en Russie, on ne songe guère à protéger les tombeaux, car les violations de sépulture sont bien rares; il gravissait la pente de la colline, et parvenait jusqu'à la croix de fer scellée dans du granit, qui marquait le lieu du repos d'Antonine.

Là, assis sur la pierre, il confiait à la chère morte ses chagrins, ses illusions perdues, ses défaillances du jour précédent... il pleurait sans honte sur cette tombe où reposait le meilleur de lui-même; le soleil levant l'y trouvait, et à cette heure où l'âme de la jeune fille s'était envolée, il versait à flots brûlants sur ce tombeau le trop-plein de son âme désespérée; puis il revenait vers la ville, affaissé, mais consolé, car il lui avait semblé entendre encore les paroles d'Antonine:

--Tu travailleras, je le veux; et tu seras un homme utile à ton pays.

Quelle défaillance était permise devant ce courage indompté qui n'avait cédé qu'à la mort? Honteux de sa faiblesse, Dournof rentrait et se remettait au travail.

A ses habits poussiéreux, la Niania qui l'avait attendu toute la nuit reconnaissait bien la course funéraire qu'il avait faite; essuyant ses yeux fatigués où se trouvaient toujours de nouvelles larmes, elle lui servait un repas frugal, et lui demandait à voix basse.

--Tout est-il en ordre, là bas?

--Oui, répondait Dournof.

Elle poussait un soupir, le regardait avec compassion et redoublait de soins pour lui.