L'hiver vint interrompre ces visites à la tombe d'Antonine les chemins n'étaient presque pas praticables à pied dans cet endroit abandonné pendant l'hiver; Dournof y vint cependant plusieurs fois en traîneau.
Il laissait son véhicule à l'auberge et gravissait seul, dans la neige molle, la colline qui dominait le lac alors gelé et immobile.
Mais ce pieux pèlerinage était gâté par la présence du cocher, parfois ivre, toujours grossier, qui maudissait à demi-voix le "bârine" incommode à qui la fantaisie prenait de lui faire faire quarante kilomètres par ces routes désertes, en plein coeur de l'hiver pour retourner au cimetière.
A peine l'herbe pointait-elle, qu'il s'y rendit. La fortune n'avait pas encore changé pour lui; mais il se sentait à la veille du succès: mille détails insignifiants, précurseurs de cette aube nouvelle, lui mettaient au coeur cette joyeuse impatience ce frémissement contenu, semblable aux piaffements d'un cheval prêt à prendre sa course, aux battements d'aile de l'oiseau qui va s'envoler. Ce jour-là, c'est presque avec joie qu'il chuchota à la prière d'Antonine ses espérances et ses ambitions, et il lui sembla que de dessous terre la jeune morte lui répondait:
--Je savais bien qu'il en serait ainsi.
L'année suivante, lorsque sa nomination lui tomba subitement sur les épaules, comme une pourpre romaine, il fut si étonné, si bouleversé de cet honneur inespéré que pendant quelques jours il eut en quelque sorte peine à reprendre pied. Tout ce qui l'entourait lui semblait avoir changé de face: et en effet, ceux qui l'approchaient parlaient autrement; un respect auquel il n'était point accoutumé ressortait des manières de ses subordonnés, la veille ses égaux ou même ses supérieurs. Toute celle platitude qui entoure les élus du pouvoir, loin de lui monter la têtu, l'écoeura et lui inspira du dégoût.
--Je suis le même qu'hier, pensait-il; pourquoi ont-ils changé?
Cependant, il se fit à sa nouvelle position; en rentrant chez lui, il retrouvait la Niania, toujours la même, celle-là; lors de la subite élévation de son maître, elle lui avait offert son compliment sincère avec des yeux où brillait une joie grave, mais elle ne lui témoignait pas une ombre de déférence de plus qu'autrefois. Sa bonté familière continuait à régler tout autour de lui suivant ses habitudes, se conformant aux changements nécessités par sa position nouvelle; mais il n'avait obtenu ni une révérence, ni une prévenance de plus. Aussi, quand il se sentit dégoûté des flagorneries officielles, est ce vers l'humble femme qu'il se retourna.
--Es-tu contente, Niania? lui dit-il un soir, en rentrant d'un raout chez le ministre.
--Je suis contente, répondit-elle d'un ton grave. Mais c'est la défunte qui serait heureuse!