Dournof rougit. Pendant la soirée qui venait de s'écouler, tout entier à la joie de son nouveau rang, il n'avait pas songé une fois à Antonine. Cependant n'était-ce pas elle qui lui avait soufflé la force et le courage? Il dormit peu, et, le lendemain matin, ayant pris une voiture pour la journée, il courut chez, un jardinier commander une superbe couronne blanche. Une heure après, la couronne embaumait son cabinet de travail; malgré la saison rigoureuse, on avait trouvé des roses, des camélias, des jacinthes, des tubéreuses, du lilas, tout cela d'une blancheur immaculée. Dournof contempla quelques instants son offrande, et sa joie ambitieuse disparut soudain noyée dans un regret poignant.
Qu'elle eût été heureuse, en effet, la noble fille qui avait consenti à porter son nom! Quelle ivresse pure et désintéressée eût gonflé son âme! avec quelle dignité n'eut-elle pas partagé sa: fortune!...
Il resta silencieux et absorbé, si bien qu'il n'entendit pas la Niania, qui était entrée doucement et qui vint se placer auprès de lui.
--Pauvre enfant, dit la vieille femme, si bas que Dournof ne tressaillit pas; c'est sa couronne de noce!
Elle s'inclina et baisa pieusement un petit bouquet de fleurs d'oranger, caché dans la verdure.
Dournof secoua tristement la tête et descendit, portant lui-même la couronne funèbre qu'il ne voulut confier à personne.
Au moment où il allait monter en voiture, un traîneau tourna le coin de la rue; encadré dans du duvet de cygne, rose sous le froid piquant, un joli visage de jeune fille souriait à côté de celui du ministre: celui-ci salua Dournof en passant, et le jeune homme reconnut sous ce costume mademoiselle Marianne, la fille de son protecteur qu'il avait entrevue la veille au raout de son père, en robe blanche décolletée.
Le traîneau passa, Dournof réussit à faire entrer son énorme couronne dans la voiture, et bientôt après, les maisons du vieux Pétersbourg, à moitié ensevelies dans la neige, commencèrent à défiler devant lui, le long de la route de Finlande.
La neige couvrait la tombe d'Antonine: le jardinier paresseux n'avait pas fait son devoir. Dournof se fit apporter une pioche, et, à la sueur de son front, il dégagea le bloc de granit.
Cette opération terminée, il plaça sur la croix sa fragile offrande que le vent glacial devait bientôt réduire à néant, puis il s'arrêta pour regarder le monument funéraire.