Pendant le dîner que présidait moralement madame Mérof et virtuellement sa fille, Dournof ne fit guère attention qu'aux hommes éminents invité ce jour-là. C'était pour lui une chose trop nouvelle et trop importante, que d'entrer ainsi en relation avec des personnalités illustres dont il n'avait connu que les noms: il n'avait garde de laisser errer ses yeux ou son esprit ailleurs que sur ce qui l'intéressait si fort. Mais lorsque, le repas terminé, la compagnie se fut dispersée dans les salons, le jeune homme un peu fatigué par la tension extraordinaire que son esprit venait de subir, se laissa aller à la douceur paresseuse de se voir admis de plain-pied dans ce monde des sommités officielles, d'où l'on ne sort plus, quand on est arrivé à en faire partie.
Il admira les tableaux, le mobilier de bon goût, la toilette élégante de quelques femmes, amies de madame Mérof, et ses yeux se posèrent enfin avec plaisir sur mademoiselle Marianne, qui s'était mise en face de lui, à quelque distance.
Elle lui tournait presque le dos,--mais elle le voyait dans une glace; lui ne pouvait la voir que lorsqu'elle se retournait. Par le plus grand des hasards, elle avait à chaque instant occasion de tourner du côté du jeune homme son visage charmant et son buste élancé. Les cheveux mutins, lissés soigneusement, ondaient sur le front pur de la jeune tille; la robe décolletée tombait des épaules avec une grâce Angelique; on eût dit une âme quittant son enveloppe terrestre; pas de bijoux; une simple croix d'or attachée à une chaîne imperceptible; pas de rubans, rien que de la mousseline blanche: un nuage!
--Le ministre a pour fille une fort jolie personne! se dit Dournof; puis il n'y pensa plus. Mais au bout d'un instant, ses yeux retournèrent à l'objet qui les attirait naturellement. --Elle a l'air d'une charmante enfant, se dit-il encore.
Comme si Marianne avait deviné sa pensée, elle se leva doucement: sa pétulance ordinaire était fort modérée ce jour-là; --et elle vint se poser comme un oiseau tout près de Dournof, avec un geste penché qui la rendait adorable.
--Nous excuserez-vous, messieurs? lui dit-elle d'une voix claire, pleine de tendresse et d'humilité.
--Pardon... je ne comprends pas... je ne crois pas, mademoiselle, avoir rien à excuser...
--Oh! si! reprit la jeune fille; mon père et moi, nous vous avons fait de la peine, l'autre soir, au théâtre... je l'ai bien vu. Si vous saviez combien je l'ai regretté!... Si j'avais su, monsieur, croyez-le... de tels souvenirs sont sacrés, même aux indifférents... et... j'espère que vous aurez vu la une étourderie..
Dournof avait d'abord froncé le sourcil, cette allusion à ses sentiments les plus intimes lui avait produit l'effet d'un coup de canif; mais la jeune fille s'embrouillait si gracieusement dans ses phrases; elle mettait tant d'ingénuité à ses excuses naïves, et enfin le mot étourderie était si comique, appliqué au ministre Mérof, qu'il ne put s'empêcher de sourire.
--Ce n'est pas la peine d'en parler, dit-il de très bonne grâce.