Ce n'était pas là le compte de Marianne: elle espérait bien "en parler", au contraire. Elle revint à la charge par un chemin détourné.
--Chez qui aviez-vous pris ces fleurs magnifiques? demanda-t-elle.
Dournof nomma le jardinier.
--J'espère qu'elles sont arrivées encore fraîches? Alliez-vous loin!
--A Pargolovo, répondit Dournof, non sans un mouvement intérieur qui ressemblait à la honte. Parler de la tombe d'Antonine dans ce salon brillamment éclairé, avec une jeune fille qu'il ne connaissait pas la veille, en toilette de bal.--Mais depuis quelque temps, tout était singulier autour de lui.
--Si loin! et il faisait si froid! Cela vous fait honneur, monsieur.
Ne sachant que répondre, Dournof regarda son interlocutrice; celle ci à son tour leva sur lui un regard plein de déférence, d'admiration, d'une tendre pitié,--un de ces regards par lesquels une femme déclare qu'elle trouve fort supérieur l'homme qui lui parle.
Dournof en fut sinon ému, au moins touché. Le monde l'avait si peu gâté jusque-là!
--C'est une bonne enfant, se dit-il: et véritablement elle est bien jolie. Quelle candeur!
Eh bien, oui! c'était vrai! Marianne était candide! Elle jouait de bonne foi la petite comédie; pour employer une expression de l'argot parisien qui rend exactement son état d'esprit, elle croyait que "c'était arrivé". Elle éprouvait réellement une tendre compassion pour ce jeune homme si cruellement éprouvé. Avant tout elle voulait connaître son histoire, et ne s'était pas demandé ce qu'elle ferait quand elle la saurait; mais elle était prête en ce moment à tout souffrir pour la connaître,--même les reproches de sa mère, qui la gronderait certainement d'être restée si longtemps à causer avec un homme qu'elle connaissait à peine.