Antonine ne se doutait guère de cette différence de vie; elle n'en connaissait que la poésie. La pauvreté des paysans de son village lui était cependant familière, et elle en adoucissait les chagrins par tous les moyens en son pouvoir. Mais la pauvreté d'un homme de son monde devait être, et était, en effet, une chose bien différente; celle-ci lui paraissait tout ensoleillée par l'étude, les joies de l'intelligence, et par leur amour mutuel.
Dournof poussa un second soupir et releva la tête; Antonine le regardait tristement.
--Que faire? dit-il en s'efforçant de sourire; nous attendrons. Mais si vos parents persistent à refuser?
--Ce ne sont pas des loups, dit Antonine avec une gaieté feinte. Ils m'aiment et finiront par consentir. Et puis, qui sait? ils consentiront peut-être tout de suite!
Dournof ne le croyait pas, et il n'eut pas besoin de le dire. D'ailleurs, entre ces deux êtres graves et fiers, les mensonges, même ceux qu'ils auraient pu se faire par charité, pour s'épargner mutuellement un souci, étaient inconnus. Leur amour était cimenté d'une estime sans bornes, et c'est là ce qui le rendait si fort.
--Antonine, dit le jeune homme après un silence, je regrette de vous avoir attachée à moi; j'aurais dû comprendre que je n'avais pas le droit de parler tant que je n'aurais pas un nid à vous offrir... mais j'étais trop jeune pour savoir...
--Je ne le regrette pas, moi! fit Antonine en lui tendant la main.
Il la prit et la serra, mais sans la porter à ses lèvres. Se sentant sûrs l'un de l'autre et craignant de s'amollir, ils évitaient les caresses.
Une voiture s'arrêta sous les fenêtres et s'éloigna après avoir déposé ses hôtes.
--C'est ma mère, dit Antonine; elle a fait des visites avec mon père aujourd'hui. Voulez-vous leur parler?