Dournof étendit les bras, et la tête d'Antonine s'appuya un moment sur son épaule.

--Quoi qu'il arrive, pour toujours? dit-il.

--Pour toujours! répondit fermement Antonine.

On sonna. La Niania accourut dans le salon, afin de prévenir les jeunes gens, mais ceux-ci ne craignaient pas les surprises.

M. et madame Karzof entrèrent l'instant d'après dans le salon et témoignèrent leur satisfaction en revoyant le jeune homme après sa longue absence.

Madame Karzof était une femme de quarante-cinq ans, plutôt petite, rondelette, active, intelligente et bornée à la fois, comme beaucoup de femmes russes de sa classe; intelligente pour ce qui était de son ressort, pour tout ce qui l'entourait et se mêlait à sa vie, absolument bornée dès qu'il s'agissait de sortir du particulier pour passer au général. Elle était bonne et tracassière, généreuse et parfois rapace, capable de se priver de tout pour soulager une infortune, et également capable de laisser mourir de faim devant sa porte un pauvre à la pauvreté duquel elle ne croirait pas,--quitte ensuite à le faire enterrer à ses frais et à déplorer son erreur,--mais incapable de se corriger grâce à cette leçon.

Madame Karzof aimait sa fille et la persécutait sans cesse; Antonine aimait le bleu, sa mère lui faisait porter du rose, sous prétexte que le rose va à toutes les jeunes filles. La mode venait-elle des coiffures plates, elle obligeait Antonine à lisser ses cheveux avec soin, sans s'inquiéter de l'air de son visage, auquel cette coiffure ne convenait pas; de même que l'année suivante, elle faisait crêper sans pitié ses cheveux, longs d'un mètre, que personne ne pouvait plus décrêper ensuite et qu'il fallait couper,--le tout parce que quelque brave dame de ses amies lui avait dit que c'était la mode, et qu'on ne pouvait se coiffer autrement pour aller au bal.

Antonine détestait le monde guindé et malveillant des employés de classe moyenne où la conduisait sa mère; en revanche, elle aimait la liberté de bon ton qui régnait chez madame Frakine. Madame Karzof eût désiré le contraire; mais si elle la contraignait souvent à aller au bal, elle ne lui défendait jamais de se rendre aux samedis de la bonne dame. Seulement, s'ennuyant elle même près de celle-ci, trop simple et trop franche d'ailleurs pour elle, elle y envoyait Antonine avec sa bonne. La jeune fille était loin de s'en plaindre. Elle y trouvait Dournof l'année précédente, mais le deuil de celui-ci et son absence l'en avaient écarté cet hiver, au grand regret de toute la jeunesse, car Dournof, avec sa manière de voir sérieuse en toute chose, était à ses heures le plus joyeux boute-en-train de la bande.

C'est ainsi que madame Karzof avait accoutumé sa fille à ne pas faire grand cas de ses décisions; bien qu'Antonine n'eût jamais cessé de donner à sa mère les témoignages extérieurs du respect, celle ci se sentait gênée par le jugement de sa fille; elle le lui avait dit plus d'une fois, non sans aigreur; Antonine avait toujours répondu avec douceur et politesse, mais une fermeté inébranlable se cachait sous sa déférence apparente, et madame Karzof, qui le sentait, revenait de ses escarmouches plus décidée que jamais à rendre sa fille heureuse malgré elle, à l'amuser malgré elle, à l'habiller au rebours de ses désir? le tout pour son bien.

M. Karzof était un brave homme, c'est tout ce qu'on peut en dire, attendu que jamais oreille humaine n'avait ouï porter d'autre jugement sur son compte. Il remplissait mécaniquement ses devoirs à son ministère, visitait ses supérieurs, touchait ses appointements, n'était jamais malade, mangeait, sortait, dormait à ses heures régulières, qu'il n'aimait pas à voir déranger, et s'en remettait pour toute chose au jugement supérieur de sa femme, en quoi il donnait la plus grande preuve de sagesse qui fut en son pouvoir.