--La neige doit être bientôt fondue, là-bas, dit à voix basse la Niania hésitante: il y a longtemps qu'elle n'a eu de fleurs.
--Tu as raison, s'écria Dournof en saisissant son chapeau; j'y vais tout de suite.
Il s'arrêta... qu'allait-il dire à cette tombe, confidente de toutes ses pensées, autrefois?
Pouvait-il confier à ce chaste granit les émotions qui faisaient pâlir sa joue et battre son coeur lorsque Marianne posait sa main sur la sienne?
--Je vais la remercier, dit-il tout haut, la remercier de la bénédiction qu'elle m'envoie de là haut!
Il fit remplir sa voiture de fleurs, comme le jour où quelques mois auparavant il avait rencontré Marianne. Il ne put s'empêcher de faire un rapprochement entre ces deux journées si différentes.
--C'est Antonine qui l'a mise sur ma route, se dit-il; c'est sa volonté qui a tout arrangé Chère Antonine, soyez bénie!
Il ne la tutoyait plus dans ses pensées. Antonine était désormais aussi froide et aussi lointaine que les statues de marbre des tombeaux. C'était une sainte qui veillait sur lui, et qu'il priait à genoux; ce n'était plus l'amie de toutes les heures, la morte adorée dont il avait baisé, le dernier sur la terre, les joues glacées et le front jauni.
Pendant qu'on arrangeait les fleurs, il se souvint que Marianne devait, elle aussi, avoir un bouquet ce jour-là; on lui apporta deux bouquets semblables; il les compara un instant, hésita, et finit par mettre sa carte dans le plus joli, qu'il fit porter chez sa fiancée.
Cette opération lui coûta quelques remords; car, pendant la longue course en voiture, il se la reprocha plusieurs fois.