--Bah! se dit-il enfin, comme il approchait du cimetière, qu'est-ce que cela peut faire à Antonine?

Il porta son offrande jusqu'à la croix de fer marchant à grand peine dans la neige encore imparfaitement fondue; il arriva au sommet du monticule, et attacha le nouveau bouquet avec un ruban blanc, puis il appuya la main sur le socle de pierre pour s'y reposer.

La pierre était si froide qu'il frissonna et retira sa main. Un moment il resta rêveur. Il voulait offrir son âme à sa protectrice céleste, il voulait épancher sa joie et lui demander de la partager....... il sentit qu'il ne pouvait pas parler de Marianne à Antonine, il eut un pressentiment,--rapide comme un éclair et aussi vite évanoui,--que Marianne n'était pas la femme qu'Antonine eût voulu voir à ses côtés pour gravir le chemin de la vie.

Poussant un soupir, il baisa la pierre. L'impression de froid lui saisit les lèvres plus vivement encore que la main, si bien qu'il y passa dessus son mouchoir, afin de les réchauffer, puis il descendit la colline.

Une vivacité et une joie extraordinaires précipitaient ses mouvements; il se sentait léger, comme un homme débarrassé d'une pénible mission. Il regagna sa voiture, fit stimuler les chevaux, et, tout le long du chemin, les cheveux d'or de Marianne dansèrent devant lui comme des feux follets.

XXIII

Il était invité à dîner ce jour-là, non à la table officielle des grands dîners, mais au repas de famille, dans la petite salle à manger, où la famille du ministre se réunissait dans l'intimité.

Lorsqu'il entra, Marianne vint à sa rencontre son bouquet blanc à la main, et lui tendit sa menotte soyeuse, sur laquelle il posa longuement ses lèvres.

Elle était tiède et souple, cette petite main potelée, et l'impression glaciale qu'avait laissée la pierre du tombeau d'Antonine se transforma en une chaleur vivifiante et sympathique, au contact de ces doigts vivants Marianne lut dans le regard de Dournof combien elle était aimée, et ne se piqua point de cacher l'expansion de son bonheur. La soirée fut un enchantement pour tous. Les parents se félicitaient de voir dans le jeune homme les qualités d'un homme d'Etat, en même temps que celles qui avaient charmé leur fille. Dournof, d'autant plus épris de Marianne qu'il avait jusque-là refoulé le sentiment qu'elle lui inspirait, se laissait aller au bonheur de vivre, et, pour la première fois, jouissait largement de l'existence.

Quant à Marianne, elle était gaie et charmante, tout lui avait réussi, que lui fallait-il de plus?