--Comment s'est elle attachée à vous? demanda madame Mérof, désireuse de mieux connaître la personne qui, suivant les apparences, allait être femme de charge de sa fille.

Dournof hésita encore. Son àme droite abhorrait le subterfuge; il se décida enfin à parler franchement. Passant dans les siennes la main de Marianne, il répondit:

--Ma Niania était la Niania de mademoiselle Antonine Karzof, dont vous avez sans doute entendu parler.

La main de Marianne frémit, il la retint.

--Elle a soigné sa jeune maîtresse avec un dévouement absolu, et quand... nous l'avons mise dans la tombe, abandonnant ses anciens maîtres, qui n'étaient pas à l'abri de tout reproche envers elle, peut-être,-- elle est venue à moi, et m'a servi avec fidélité pendant les mauvaises années de ma vie, celles où je n'étais rien ni personne,--où vous n'auriez pas daigné me regarder dans la rue, tant j'étais mal habillé.

Il leva les yeux sur Marianne; elle lui répondit par un haussement d'épaules, que nous devons traduire ainsi:--Je vous aurais regardé quand même et partout, puisque vous deviez être mon mari!

--Mais, insista madame Mérof, cette femme verrait-elle d'un bon oeil une jeune maîtresse?... Je conçois votre attachement pour elle; il vous honore infiniment, mais, après avoir tant aimé mademoiselle Karzof..

--C'est elle qui m'a engagé à me marier, répondit Dournof. Elle me voyait triste et rêveur... --Il échangea un regard avec Marianne;--elle devina le sujet de mes rêveries--et me mit l'esprit complètement à l'aise, en remettant dans mes mains un billet écrit par sa jeune maîtresse peu avant sa mort,--où j'étais adjuré de me marier, dès que j'aurais rencontré la femme que je devais aimer...

Un autre regard assura Marianne qu'elle était bien cette femme-là.

Madame Mérof, enchantée de cette heureuse combinaison, qui mettait à la tête du ménage de sa fille une femme honnête, dévouée et pleine d'expérience, approuva tout, et félicita Dournof de sa chance extraordinaire.