Pendant les derniers jours qui avaient précédé son mariage, il s'était ingénié à y trouver pour sa femme un endroit où elle pût lire ou travailler près de lui. Ayant remarqué un coin, près de son bureau, il avait fait déplacer divers meubles; une lampe faite exprès sur ses dessins avait été posée contre la muraille; un tout petit canapé, avec une petite table propre à divers usages, s'était casé là on ne sait comment; des coussins, un tapis plus moelleux étaient venus orner ce petit Eden réservé; mais le tapis conservait, sa première fraîcheur la lampe n'avait pas été alternée dix fois, les livres avaient disparu, emportés dans le boudoir de Marianne, plus clair et plus gai,--et Dournof, renonçant à son espérance de voir ses heures de travail adoucies par la présence, de sa femme, avait repris son labeur solitaire, pendant que Marianne toujours en l'air, dehors, à sa toilette, continuait à mener sa vie dissipée de jeune fille riche, augmentée de la liberté que donne le mariage.

Tons ces souvenirs, et ceux d'autres mécomptes, obsédaient Dournof; il sortit pour chasser cette armée d'hôtes importuns et, à son retour, il trouva sa maison pleine de parentes et d'amies accourues pour apporter leurs félicitations.

Dès le lendemain, la grande question se trouva remise sur le tapis. Marianne pouvait nourrir déclara triomphalement le médecin. Madame Mérof, en femme prudente et avisée, se contenta de regarder tout le monde et de garder le silence. La Niania debout, l'enfant dans les bras, attendait une décision qui, pour elle, n'était pas douteuse. Dournof prit la main de sa femme et y posa un baiser plein de tendresse et d'encouragement; car, telle qu'elle était, Marianne lui était encore bien chère, et que n'eût il pas donné pour avoir un motif de l'aimer davantage!

--Eh bien, chère madame, répète se docteur, que décidez-vous?

Marianne regarda tous ces visages anxieux, puis son fils endormi, qui semblait n'avoir aucun besoin de changer de position.

--Je ne nourrirai pas, dit-elle, j'ai été bien souffrante tout l'hiver, je crains de n'être pas capable d'aller jusqu'au bout.

Dournof sentit le coeur lui manquer. Encore une espérance à jeter à l'eau. Au fond de lui-même, il savait que cette pauvre espérance-là n'avait jamais eu que le souffle. Il s'efforça bientôt d'avoir l'air satisfait, il complimenta sa femme sur sa sagesse, et l'enfant fut aussitôt remis à la nourrice qui l'emporta dans la nursery, où le père les suivit.

Avec quelle émotion ne vit-il pas le petit être avide, presser le sein nourricier, et pour la première fois aspirer la vie à longs traits! Il contemplait ce spectacle comme si c'eût été pour lui-même une fonction vitale; un profond soupir lui fit détourner les yeux. La Niania, près de lui, regardait, aussi l'enfant prendre son premier repas.

--Que la volonté de Dieu s'accomplisse, dit-elle à voix basse, et que sa bonté donne une longue vie au pauvre innocent! Mais notre Antonine...

Un regard sévère de Dournof coupa la phrase commencée, la vieille femme baissa la tête, mais son maître ne l'avait que trop comprise. Non, Antonine n'eût pas permis à son fils de boire un lait étranger; elle n'eût pas cédé à une autre plaisir de mériter ses premières caresses et ses premiers regards; elle eût revendiqué avec une tendresse jalouse la pression avide et instinctive des lèvres et des mains du petit être inconscient, qui s'attache à celle qui le nourrit, parce qu'elle le nourrit...!