--Quelle mère sera-t-elle? se demanda-t-il, le coeur serré par mille craintes vagues; se dévouera-t-elle à l'enfant, ou bien l'abandonnera-t-elle à des mains étrangères?
La grande question de la nourriture n'avait pas été définitivement tranchée; une robuste paysanne attendait à la cuisine la décision suprême des maîtres; on attendait pour savoir si la jeune mère pourrait ou voudrait supporter les fatigues maternelles. Elle-même à cette question n'avait jamais répondu autre chose que:
--Nous verrons alors.
Dournof sentit en lui qu'elle ne voudrait pas, et une crainte douloureuse se présenta à son esprit.
--L'aimerai-je autant, se dit-il, si elle refuse de nourrir.
Un grand découragement s'empara de lui, et il passa la main sur son front, pour chasser cette pensée. Il était sûr de l'aimer moins si elle éludait ce devoir-là, comme elle en avait éludé bien d'autres. Pour changer de dispositions, il alla voir son fils.
Dans la vaste pièce bien éclairée qui avait été choisie comme chambre d'enfants, tout avait un air de confort simple et bien entendu; une atmosphère égale et douce régnait partout, le berceau, ombragé de rideaux de soie bleue, occupait le coin le plus abrité à la fois du soleil et des courants d'air, et, sur une chaise basse, la nourrice allaitait l'enfant, en attendant qu'on eût décidé de son sort.
La Niania vint au-devant du maître.
Tout est-il bien? dit-elle, avec cette tranquillité qui émanait d'elle comme un parfum.
Dournof parcourut des yeux l'appartement, vit que tout était bien et sourit; puis il se dirigea vers le berceau. Là dormait son fils, celui qui transmettrait son nom aux générations futures, celui qui naissait dans de la soie, tandis que le père était né dans de l'indienne, le fils qui, porté par le nom et la fortune de son père, serait un jour plus grand que son père. L'héritier de tant de grandeurs futures dormait de son premier sommeil terrestre; sa bonne petite figure rouge n'annonçait aucune ambition. Dournof ne lut pas moins sur son visage tout un avenir d'éclatante prospérité. Il referma le rideau et rentra dans son cabinet.