--Une fille?... demanda le père d'une voix étranglée sans oser approcher.
--Un garçon, un vrai Dournof, car il vous ressemble, fit le docteur d'un ton joyeux: voyez plutôt!
La Niania avait reçu l'enfant dans son tablier, et déjà penchée sur lui, dans un coin obscur, elle murmurait des paroles de bénédiction sur le fils de son maitre.
Dournof l'y rejoignit, et regarda quelques instants silencieusement le petit être qui lui appartenait. Quelle pensée traversa ses yeux profonds au moment où le nouveau venu, en ce monde de douleurs, poussa son premier vagissement? Est-ce à la mère blonde et enfantine qui était si près, ou à l'autre, qui aurait dû être la mère de ses enfants, et qui gisait sous la pierre de Pargolovo, que pensait le jeune père? Quelle que fût cette pensée, son regard rencontra celui de la Niania, et ils se comprirent.
--Aime-le bien, Niania, dit-il tout bas à la vieille femme, aime-le car c'est ce que j'ai de plus cher au monde.
--Ne craignez rien, mon maître, répondit-elle du même ton; c'est un Dournof.
Hélas! oui, Marianne n'était plus ce que Dournof avait de plus cher au monde; il tenait plus à cet enfant, entré dans la vie depuis un quart d'heure, qu'à l'épouse amenée à son foyer depuis un an. Et ce n'est pas que le sentiment paternel se fût révélé chez le jeune père avec une intensité surprenante, c'est que Marianne n'était pas toute sa vie, elle n'en était qu'une part, douce et frivole comme une fleur dont on respire le parfum, et qu'on oublie pour d'autres préoccupations plus dignes d'intérêt.
Aussitôt après son mariage, après les premiers jours de trouble et d'ivresse, Dournof avait senti une mélancolie incurable s'emparer de lui, quand il se trouvait près de sa femme, Marianne était bien l'être charmant, pleins d'irrésistibles séductions, qu'il avait aimé si vite et si fort, mais elle n'était pas la femme près de laquelle on vient se reposer de ses fatigues, de ses soucis, à qui l'on demande conseil dans ses moments de doute; Marianne n'était pas une Antonine, et Dournof devait désormais se souvenir d'Antonine toutes les fois qu'il serait triste ou fatigué.
Marianne l'aimait pourtant, et il aimait Marianne; mais peu à peu, à sa joie de nouveau marié s'était mêlée l'amertume de sentir sa femme si inférieure à lui, si différente de ce qu'il aurait désiré. Il la plaignait d'avoir reçu une éducation si frivole, d'ignorer à tel point tous les devoirs dont la vie se compose, de savoir si peu goûter les choses simples et grandes, et, en échange, d'avoir tant de goût pour les puérilités de la vie mondaine. A l'amertume avait succède la pitié; il continua de regarder sa jeune femme comme un être aimable et irresponsable, fait pour la joie et la banalité souriantes du monde; il la laissa se gorger de spectacles et de fêtes, espérant qu'elle s'en lasserait, et que la Maternité mettrait dans ce cerveau d'enfant la dignité et le sérieux qui lui manquaient.
Une heure après ce moment solennel, appuyé au pied du lit, il regardait Marianne paisiblement endormie dans la demi-obscurité des rideaux. L'enfant avait été éloigné, la jeune femme goûtait un repos profond, et Dournof étudiait ce visage un peu amaigri, mais toujours frais et mutin.