Depuis sa tentative infructueuse pour évincer la vieille bonne, Marianne affectait de ne plus entrer dans la chambre de son fils; elle avait fait installer définitivement sa petite fille auprès d'elle, et montrait une préférence marquée pour celle-ci. A ceux qui s'en étonnaient elle répondait:

--Les manèges d'une vieille servante m'ont enlevé le coeur de mon fils; je ne veux pas qu'il en soit de même avec ma fille. Ce rôle de mère sacrifiée rendait Marianne d'autant plus touchante qu'elle le jouait au naturel; elle se croyait véritablement victime d'une abominable coalition. On la vit au Jardin d'Eté se promener pendant des heures, suivie de la nourrice, qui portait Sophie dans ses bras; le jeune marquis italien l'y rencontrait régulièrement, et leurs causeries étaient longues et animées. On en rit un peu dans le monde; madame Dournof passait pour une écervelée, mais une honnête femme, et l'on ne s'émut pas autrement de sa fantaisie italienne.

Cependant le carême est la saison des concerts; Marianne allait tous les soirs à l'une ou à l'autre de ces solennités musicales, ou bien dans le monde, où les bals sont remplacés par des raouts ou des réunions moins nombreuses et plus intimes. Dournof, toujours seul, car il n'invitait personne à venir voir son abandon, passait son temps au travail. Serge venait le voir à tout moment; il avait pris l'habitude de prendre son thé du soir dans le "cabinet de papa", et le priver de ce plaisir eut été un violent chagrin. Dournof, heureux de ces marques de tendresse enfantine, s'y prêtait avec joie; le trio fut bientôt rétabli dans le cabinet du président; la Niania, Dournof et son fils connurent encore quelques belles journées, pendant que Marianne promenait sa fille au Jardin d'Eté.

Un soir, M. Mérof entra pendant que les trois amis s'ébattaient autour d'un grand château de cartes, édifié par les soins de Dournof sur une table monumentale; Serge, étendu sur le tapis de la table, retenait son souffle, de peur d'ébranler le fragile édifice.

--Dournof, dit le ministre, j'ai à vous parler.

Le président remit à la Niania le paquet de cartes, et emmena son beau-père dans un coin éloigné de la vaste pièce.

--Non, dit Mérof, plus loin; nous devons être seuls.

Dournof passa alors dans le salon, et referma la porte.

--Mon ami, dit le ministre, je vais vous porter un coup terrible, mais j'ai été frappé avant vous...

Il chercha le dos d'un siège et s'appuya un moment, puis il s'assit. Dournof remarqua alors la pâleur mortelle qui couvrait le visage de son beau-père. Il attendit, craignant tout, et n'osant provoquer l'annonce du malheur qui semblait devoir le frapper.