La petite fille le regardait, les yeux pleins d'étonnement, et le père infortuné retrouvait dans les regards, dans les gestes, dans les grâces mêmes du sourire enfantin, la ressemblance fatale qui devait faire de cette enfant une seconde Marianne. Le geste était déjà maniéré, le regard manquait de franchise... c'était une petite femme que Dournof avait sous les yeux, une de ces enfants précoces qui se font des mines aux Tuileries, en singeant les amies de leur mère, et, hélas! leur mère elle-même. Dournof poussa un profond soupir, baisa tristement les boucles blondes de sa fille, et lut la lettre:

--"J'ai ouvert les yeux sur ma faute, disait Marianne, et je vous envoie votre enfant en messagère de paix. Vous ne refuserez pas à cette innocente le pardon de sa mère coupable; je voudrais rentrer sous votre toit, et j'y mènerais désormais la vie d'une bonne mère de famille."

Ici, Dournof sourit amèrement.

"Je comprends ce qu'une réponse vous coûterait, continuait cette singulière épître; aussi, je considérerai votre silence comme une autorisation à rentrer chez vous. Ne continuons pas à donner au monde le spectacle d'un ménage désuni. Je vous ai tendrement aimé, et, si vous voulez me pardonner, nous pourrons encore être très heureux."

N'obtenant aucune marque d'approbation ou de réprobation, la nourrice dit doucement:

--Eh bien, monsieur, qu'ordonnez-vous que l'on fasse?

Dournof tressaillit, comme sortant d'un rêve.

--Allez à votre ancienne chambre, dît-il, vous resterez ici.

Il embrassa encore une fois la petite fille, et, lorsqu'elle eut disparu, il se leva et parcourut longtemps son cabinet de long en large.

--Heureux! heureux ensemble! Quelle triste ironie! pensait-il en marchant d'un pas lent et mesuré comme le balancier d'une horloge. Heureux! dans une union souillée par l'infamie, avec le souvenir du passé entre elle et moi, avec une image adultère entre nous au foyer conjugal!... Elle pourrait l'oublier, elle! elle pourrait peut-être éprouver encore pour moi le genre de passion légère et superficielle que son âme frivole est susceptible de ressentir... Elle serait heureuse, mais moi...?