Dournof connut alors une douleur plus âpre, plus amère encore que toutes les anciennes douleurs: le chagrin d'avoir perdu Antonine devenait d'autant plus cruel qu'il comparait le passé au présent. Peu à peu, le présent lui devint intolérable; il cessa de s'occuper de ses propres affaires, réservant tous ses soins pour son tribunal; son fils Serge, lui-même, ne parvenait guère à le distraire; l'enfant, resté délicat, était sujet à des attaques fréquentes de la terrible maladie qui ne cessait de le menacer. L'existence du malheureux père s'écoulait donc ainsi entre la crainte de perdre son fils et celle de voir revenir sa femme; ce fut la seconde qui se réalisa.

Trois ans après la fuite de Marianne, il se vit annoncer une femme simplement mise, qui conduisait une petite fille de quatre ans à peine. Admise dans le cabinet du président, cette femme tira une lettre de sa poche et la présenta à Dournof, qui reconnut à la fois l'écriture de Marianne et la nourrice de Sophie. Avant de lire la lettre, il regarda l'enfant; la ressemblance de cette petite avec son frère n'était pas très-frappante, mais Dournof reconnut ses yeux à lui-même, et les boucles de cheveux qui garnissaient autrefois son front maintenant près que chauve.

--Sophie? dit-il.

La petite s'avança et le regarda avec confiance.

--Sophie, dit-il encore, sais-tu que je suis ton papa?

L'enfant secoua la tête.

--Mon papa était là-bas, dit-elle mais il y a longtemps qu'il est parti.

--Ne dites pas de bêtises, mademoiselle, interrompit la nourrice, on vous a dit que vous alliez voir votre papa; c'est le président qui est votre père.

Dournof attira à lui la petite fille et l'embrassa avec tendresse, avec pitié, le coeur plein de larmes à la vue de cette innocence déjà souillée,--qui serait souillée quand l'enfant, devenue grandelette, se souviendrait du passé qu'on tenterait vainement de lui faire oublier.

La nourrice tendait toujours au président la lettre qu'il évitait de prendre; elle la déposa devant lui sur le bureau; après une longue hésitation, il finit par l'ouvrir.