--Tu as perdu l'esprit! s'écrièrent alors les deux Karzof, et ils commencèrent une scène qui dura deux heures et demie.--Entrez dans un ministère! Tel était leur premier et dernier argument.

--Mais, objectait Dournof, si je me consacre au service de l'Etat, je ne pourrai pas m'occuper des questions de droit où mon avenir est engagé! Ce n'est pas pour gratter du papier dans un bureau que j'ai passé ma licence et travaillé huit ans!

--Vous pourrez mener les deux choses de front, proféra M. Karzof comme dernière concession; je connais--dans mon bureau même, je puis le dire,--un jeune homme très-intelligent; il fait des vaudevilles pour le théâtre russe, c'est-à-dire, il arrange des vaudevilles français pour la scène russe, et il réussit très bien. Outre cela, il a été décoré, et l'année dernière il a obtenu une gratification.

--Pour le service de l'Etat ou celui de vaudeville? demanda Dournof, dont le côté gamin reparaissait de temps en temps dans les circonstances les plus graves.

--Je... je... je ne sais pas, ce n'est pas notre affaire, répondit Karzof, un moment décontenance.

--Vous servez au ministère de la justice, fit Dournof. Eh bien, croyez-vous que votre jeune homme décoré s'occupe consciencieusement des affaires du ministère lorsqu'il a une pièce en répétition? Ne quitte-t-il pas le bureau avant l'heure, n'y vient-il pas en retard? Souffririez-vous cela d'un homme qui ne fait pas de vaudevilles?... Non, monsieur Karzof, celui qui veut servir l'Etat, et conséquemment son pays, doit s'adonner de toutes ses forces à un seul but, celui qu'il a choisi. J'ai choisi une autre voie que le ministère: je vais être aussi plus utile à mon pays que si je restais à faire l'oeuvre d'un scribe pendant de longues années... Je ne veux pas voler l'Etat en me faisant payer pour un service mal fait... et je ne veux pas briser ma carrière en consacrant loyalement mes forces à un service pour lequel je n'ai ni goût ni aptitudes.

Il avait parlé avec tant de chaleur, tant de flamme dans les yeux, que les Karzof restèrent interdits.

--C'est très bien, très-bien! dit M. Karzof; vous pensez noblement, jeune homme.

--Alors vous m'accordez Antonine? s'écria Dournof avec élan.

--Jamais de la vie, tant que vous ne penserez pas autrement, riposta madame Karzof. Vos pensées sont extrêmement nobles, comme votre manière d'agir, mais on n'est heureux qu'avec de la fortune. Ma mère m'a marié à M. Karzof que je n'aimais pas,--elle jeta un regard affectueux au vieillard étonné;--j'aurais préféré un petit blanc-bec qui m'avait tourné la tête; eh bien! je me suis toujours félicitée d'avoir eu une mère si sage et si prudente, car avec mon mari je n'ai jamais manqué de rien, Dieu merci, tandis qu'avec l'autre... je serais morte de faim.