En ce moment, il ne pensait plus à Marianne, il l'avait bien oubliée; il refusait ce douloureux chemin de croix qu'il avait parcouru dix ans auparavant, avec la même intensité de souffrance, le même désespoir que lorsqu'il trébuchait dans le sentier escarpé, en portant la tête du cercueil d'Antonine. Arrivé au tombeau, il s'appuya à la croix, tout hors d'haleine d'avoir monté si vite. Tout était calme, noir, lugubre; la lune allait disparaître derrière les bois de l'autre côté du lac. Il posa ses lèvres sur la croix glacée.
--Je suis venu, dit-il, parce que toi seule es la paix, toi seule es le salut. Console-moi, chère âme envolée, prends-moi dans tes bras comme un enfant malade. J'ai mal... mon coeur souffre... je suis las...
Il s'assit sur la pierre, embrassant la croix de son bras gauche et appuyant sa tête sur le fer glacial. Peu à peu, ses yeux se fermèrent; son corps, fatigué par la lutte de son esprit, ploya sous le faix d'une langueur délicieuse. Le froid l'envahissait avec un irrésistible besoin de sommeil... "Console-moi, murmurait-il, calme-moi, j'ai besoin de repos et de paix."
Il ne cherchait qu'un peu de sommeil et de repos. Il s'endormit bientôt sans conserver même la force de lutter. Peu à peu, une vision sembla monter du lac glacé: Antonine, vêtue de blanc, s'envolait doucement vers le ciel, et les plis traînants de son suaire, parure de vierge et d'épousée, enveloppaient Dournof endormi... il montait après elle, sans secousse et sans douleurs... Ce n'est pas une voix mortelle qui peut dire où s'acheva son rêve.
Ce matin, on le trouva mort, appuyé à la croix qu'il tenait toujours entourée de son bras roidi.
M. Mérof a pris les enfants chez lui; la lettre que son gendre lui avait laissée parlait d'un voyage lointain, dont la durée devait être illimitée; ce voyage eût peut être conduit Dournof en Amérique, si la mort n'eût mis fin à toutes ses hésitations. Quoi qu'il en soit, c'est le grand-père qui élève ses petits-enfants. La Niania a enseveli de ses propres mains le corps de Dournof, comme elle avait enseveli celui d'Antonine, et, dans son âme, elle bénit le Seigneur clément qui les a réunis. Elle est bien vieille, mais vigoureuse encore, et, dans la paisible maison de M. Mérof, elle veille, soir et matin, aux prières de la petite fille et du petit garçon qui n'oublient jamais: "Papa et ma tante Antonine qui sont au ciel," car la vieille bonne est sûre que Dieu les a reçus dans sa miséricorde.