--Il ne peut plus m'arriver de malheur, répondit Dournof, en se dirigeant vers la chambre de son fils.

Par ordre de Marianne, on avait réuni les deux enfants dans la même pièce. Ils dormaient l'un et l'autre, chacun dans son berceau; le même reflet de joie et de paix enfantine illuminait ces deux visages. Dournof les contempla avec une égale tendresse, les embrassa l'un après l'autre, et sortit de la chambre.

La vieille Niania le suivait, inquiète comme un chien qui voit son maître partir sans lui.

Dournof se retourna, et l'embrassa sur son front parcheminé.

--Tu veilleras bien sur eux, dit-il, et il disparut.

XXXII

La nuit était toute noire, lorsque Dournof arriva à l'auberge de Pargolovo; il descendit à cet endroit, et ordonna à son cocher de retourner en ville au pas, mais sans laisser souffler les chevaux. Le cocher, qui n'était jamais venu là, car Dournof prenait toujours des voitures de louage pour accomplir ce pèlerinage, obéit sans faire de réflexion, et, au bout d'un instant, l'équipage disparut au tournant de la route. Le président prit alors le chemin du cimetière. C'était une froide nuit de novembre; la neige n'était pas encore tombée assez pour établir le traînage, mais de larges traînées de poussière neigeuse s'étendaient au loin, dans les ravins, dans les sillons, comme les plis d'une suaire sur la terre noire. Le croissant de la lune, à son déclin, donnait à peine assez de lumière pour qu'on pût distinguer la route. Au village, tout dormait sous le toit des cabanes, où dans chacune brillait la lampe des images. Ces faibles clartés de veilleuse semblaient des cierges placés auprès d'un mort. Dournof en fit la réflexion, puis prit à grands pas le chemin du cimetière.

La bise soufflait dans les branchages, et soulevait de terre des poignées de neige fine qu'elle lançait au visage du président. Ce cimetière désolé n'avait ni fleurs ni couronnes à ses croix solitaires. Seule, la tombe d'Antonine, très reconnaissable de loin à cause de son élévation, était couverte de couronnes en métal argenté: c'était un soin de Dournof; il avait voulu que, même à l'époque où les fleurs ne peuvent vivre au dehors, quelque chose indiquât qu'Antonine n'était point délaissée.

Il montait la colline sans s'apercevoir du froid âpre qui glaçait sur lui ses vêtements.

--Je viens! je viens! murmurait-il.