--Ce n'est pas de voir rentrer maman, que je suis impatiente, murmura Antonine.
La vieille bonne poussa un soupir, et disparut sans bruit. Personne ne l'entendait jamais marcher.
Antonine, les yeux fixés sur la trace lumineuse d'un rayon de soleil qui cheminait lentement sur le parquet, se mit à réfléchir profondément au passé. Ses souvenirs remontaient à deux années en arriére. C'était à la maison de campagne de ses parents qu'elle avait commencé alors à trouver à la vie un charme nouveau et indescriptible. Pendant la saison des vacances, son frère, étudiant de l'Université de Saint-Pétersbourg, avait amené deux de ses amis pour préparer, de concert, leurs thèses d'examen.
Pourquoi l'un de ces jeunes gens était-il resté aussi indifférent à Antonine que l'herbe du gazon sur lequel ils causaient ensemble le soir? Pourquoi les attentions de celui-là lui étaient-elles plutôt désagréables? Et pourquoi l'autre, celui qui ne parlait presque pas, était-il devenu l'objet de ses pensées secrètes? La théorie des atomes crochus l'expliquerait sans doute.
Dournof ne regardait guère Antonine, lui parlait à peine, ne lui faisait jamais de compliments, et s'inquiétait peu de ses actions en apparence: c'était un garçon de vingt-deux ans alors, robuste et brun, dont l'extérieur manquait absolument de poésie: on entend par poésie le romantisme sentimental qui a fait écrire tant de livres absurdes, et commettre tant d'actions ridicules. Mais la personne de Dournof respirait l'indépendance de la volonté, l'honnêteté, la loyauté la plus parfaite; il riait volontiers, montrant librement ses belles dents, trop larges pour l'oeil d'un dentiste, mais saines et blanches; il était jeune, alerte, ne connaissait aucun obstacle, et la liberté a sa poésie propre.
Dournof ne regardait donc pas Antonine; dans les réunions fréquentes à la campagne où l'on danse à toute heure du jour, dans les parties de jeux innocents, il se trouvait cependant à côté d'elle presque à coup sûr. Personne n'en pouvait prendre ombrage; ils ne se disaient pas deux mots en toute la journée. Cependant quand Dournof avait terminé la lecture d'un livre, il était rare qu'on ne vit pas le volume passer dans les mains d'Antonine. Mais là encore il n'y avait rien d'étonnant.
Madame Karzof, qui n'était pas née pour les grandes entreprises, avait pourtant suivi l'exemple général, devenu une mode dans les derniers temps, et elle avait établi une école libre dans le village. Antonine, comme de raison, s'était chargée des filles, Jean Karzof, son frère, avait voulu prendre soin des garçons; mais Jean était un rêveur; il oubliait l'école pour aller rôder dans les bois, avec son autre camarade, Maroutine, portant sur l'épaule un fusil avec lequel il tuait bien peu de gibier..., et Dournof prit l'habitude de le remplacer à l'école; c'était pour la régularité, disait-il.
Antonine et lui s'en allaient donc côte à côte, sans se donner le bras; ils entraient chacun dans la cabane de leur classe, et le plus souvent revenaient ensemble. L'été s'écoula ainsi. Ils se parlaient toujours très-peu, mais un peu plus que dans les commencements. Les vacances de l'Université tiraient à leur fin, cependant, et les feuilles des tilleuls commençaient déjà à tomber sur le gazon; Antonine, toujours sérieuse, avait un peu maigri; ses joues étaient moins roses qu'au printemps; parfois elle se retirait de bonne heure, sans prétexte plausible. Si sa mère inquiète la suivait alors dans sa chambre, elle la trouvait assise dans un grand fauteuil, les bras pendants, sans autre mal qu'un peu de fatigue.
Un jour qu'Antonine sortait de la maison d'école un peu plus tard que de coutume, elle vit que Dournof l'avait attendue. Assis sur les quelques marches de bois du petit perron, il regardait la route en sifflotant. Au bruit que fit la porte en retombant, il se leva, et Antonine reçut en plein visage un regard si profond, si plein de choses, qu'elle baissa les yeux.
Ils marchaient tous deux, et se dirigeaient vers la maison, lorsque Dournof, s'arrêtant brusquement, dit à Antonine: