--Laisse-moi l'affaire entre les mains, mon bon ami, dit aussitôt sa femme: j'en parlerai avec Nina, et cela vaudra mieux. Une mère, vois-tu, sait mieux causer avec les jeunes filles, et le père avec les garçons; c'est dans l'ordre naturel, institué par Dieu et les lois.
Sur cette belle phrase, M. Karzof murmura un majestueux: C'est très-bien, et s'en fut revêtir sa robe de chambre, après laquelle il soupirait depuis long temps.
Madame Karzof emmena sa fille dans sa chambre, et là, pendant qu'elle aussi déposait son harnais de cérémonie, non sans force soupirs, elle interrogea Antonine, sur tous les points. Quand? Où? Comment avait commencé cet amour? Qu'avait dit Dournof? Avait il toujours été respectueux?
--Il ne m'a jamais baisé la main, répondit froidement Antonine.
--C'est que, vois-tu, mon enfant, la réserve virginale des jeunes demoiselles... La bonne dame parla sur la réserve virginale pendant une demi-heure, sans édifier beaucoup Antonine. Quand le sermon fut fini, madame Karzof ajouta:
--Tout ça, ce sont des bêtises; une jeune fille n'a que faire d'épouser un homme sans fortune, un philanthrope,--ce mot pour la digne femme désignait une espèce de novateurs fort dangereuse; on épouse un homme posé, un général, avec une "étoile" et de la fortune, et l'on est heureux; au moins est-on sûre que les enfants ne mourront pas de faim.
Madame Karzof parlait dans le désert. Sa sagesse bourgeoise était lettre morte pour Antonine; celle-ci aimait, ce qui aurait suffi pour la rendre à ces conseils; mais, de plus, elle avait entendu tant de fois répéter ces maximes qui faisaient partie d'une sorte de catéchisme à l'usage des mères de famille de la classe moyenne, qu'elle en était écoeurée d'avance. Rien d'auguste, d'élevé, ne sortait jamais de ces lèvres pourtant respectées. Antonine en souffrait, car elle eut voulu vénérer sa mère, elle ne pouvait que l'aimer.
La jeune fille reçut donc silencieusement sa douche de bons avis et d'admonestations prudentes, puis elle baisa la main qui la lui administrait et s'en fut dans sa chambre, pour être seule et se remettre de tant d'émotions; mais la solitude lui fit peu de bien; car, au bout de toutes les épreuves que l'avenir pouvait lui réserver, elle ne voyait briller aucun rayon d'espérance.
III
La soirée de madame Frakine était dans tout son éclat; dans le grand salon aux murs tapissés de papier blanc uni, une quinzaine de bougies éclairaient les quadrilles animés; une vingtaine de jeunes gens, une douzaine environ de jeunes filles, semblaient avoir oublié qu'il est des lendemains aux soirées de danse. D'ailleurs à cet âge, on ignore la courbature, ou, si elle se fait sentir, on en rit, et l'on recommence pour la faire passer. Un vieux domestique entra, portant un plateau couvert de verres et de tasse de thé.