Madame Karzof sourit, et rentra au logis triomphante et la tête haute.

--Puisqu'il en est ainsi, dit elle à son mari au premier moment de tête à tête, nous les inviterons tous, et nous serons très-difficiles dans notre choix. Nous avons droit à la fleur du panier.

Le second jour fut plus favorable encore que le premier, car il se rencontra, parmi les victimes immolées à l'orgueil maternel de madame Karzof, quelqu'un qui avait vu--positivement vu Antonine, et qui la demandait personnellement! oui! personnellement! Non pas une personne bien élevée avec un petit capital, mais mademoiselle Karzof elle-même, telle qu'elle était! Madame Karzof, gagna sur-le-champ un pouce en hauteur.

Le lecteur se tromperait, et nous serions bien malheureux de cette erreur, s'il se figurait qu'en Russie l'on traite ces questions directement. Ce serait de la première grossièreté; tout au plus cela se passe-t-il chez les marchands dans la classe intelligente et civilisée des employés demi-supérieurs, les choses vont tout autrement. Madame Karzof abordait ainsi ses bonnes amies:

--Bonjour, chère Anastasie Pétrowna! Mon Dieu, qu'il s'est écoulé de temps depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir!

--Il y a au moins six semaines! j'aurais dû aller vous rendre visite, mais...

--Du tout! c'est moi qui vous devais une visite.

--Vous croyez! tant mieux, cela me rassure; mais nous ne comptons pas les visites, n'est-ce pas, entre nous! Eh bien, quoi de neuf en ce monde?

--Mais pas grand'chose; les Morof ont marié leur fils, vous savez...

--Oui, oui, c'est de l'histoire ancienne. Et votre jolie Antonine, quand la mariez-vous?