--Jean! où est Jean? demanda-t-on.
Jean était à l'opéra italien, comme toujours le samedi Dournof, qui arrivait, domina tout le groupe de sa haute taille et s'avança jusqu'à Antonine.
--Je sais ce qu'elle a, moi. On veut la forcer à épouser un homme qu'elle déteste, dit-il à haute voix, et passant un bras autour de la jeune fille, il la conduisit vers un canapé où il s'assit près d'elle.
--C'est vous qu'elle aime! s'écria-t-on de toutes parts.
--Certainement, répondit fièrement Dournof: aussi elle n'épousera pas son général décoré.
--Non, non! firent les jeunes gens tous en choeur.
--Allez, amusez-vous, dit Dournof avec l'autorité qu'il possédait sans conteste sur ce petit monde dont il était de fait le chef élu. Nous allons nous expliquer tranquillement.
Les quadrilles se formèrent, madame Frakine apporta le secours de sa bonté maternelle à la pauvre enfant, mais il n'y avait pas de remède possible à son mal. Madame Karzof était trop entichée d'un si beau mariage pour y renoncer; son futur gendre l'avait prise par l'amour-propre: il avait perdu sa mère, et c'était sa belle-mère qui ferait les honneurs de chez lui, à côte de sa femme. Titolof avait de l'argenterie de famille très-belle; il avait un bel appartement fort bien meublé, des tapis, des glaces partout... Madame Karzof avait été le voir et en était revenu enchantée.
--Mais alors, qu'espères tu? demanda à la jeune fille brisée sa protectrice impuissante.
--Je dirai non partout, non jusqu'à l'autel. Que puis-je faire de plus?