Durant les huit jours qui suivirent, Antonine n'eut pas une minute à elle, excepté le soir. Pendant que sa Niania la coiffait pour la nuit, elle écrivait à Dournof de longues lettres, et relisait celle qu'elle recevait de lui tous les jours. La vieille servante, debout derrière elle, tâchait d'adoucir ses mouvements pour ne pas troubler l'enfant chérie. Elle regardait les doigts d'Antonine courir sur le papier, et ses larmes tomber sur la page écrite, et toute l'âme de la vieille femme se fondait de douleur à la pensée qu'elle ne pouvait rien pour elle.
Un soir, Antonine, lasse de contenir, avait couché sa tête sur ses bras croisés au bord de sa table de toilette; pendant que la Niania achevait ses nattes soyeuses, pleurait à se fendre le coeur, elle sentit deux gouttes chaudes tomber sur son cou. Elle releva brusquement la tête et regarda la vieille bonne. Celle-ci s'était penchée sur elle, et deux ruisseaux de larmes coulaient sans relâche de ses yeux fatigués sur ses joues flétries.
--Ne pleure pas, Niania, dit Antonine, cela ne sert à rien!
--Ne pas pleurer, mon aigle blanc, quand je te vois perdre tes yeux chéris à pleurer toute la nuit! Mais je voudrais devenir aveugle à force de pleurer, si cela pouvait te rendre la gaieté. Oui, je prendrais toutes tes larmes pour moi jusqu'à la fin de ma vie; si le bon Dieu le voulait, je perdrais mon salut éternel si tu pouvais en être plus heureuse!
Antonine passa ses deux bras autour du cou de la pauvre servante.
--Tu es plus ma mère que ma vraie mère, dit-elle.
--Je crois bien! s'écria la Niania; sauf vous avoir mis au monde, votre mère n'a rien fait pour vous. Qui a veillé vos maladies, soigné vos petits maux, pleuré et ri pendant toute votre enfance pour vous amuser; qui est-ce qui vous soigne à présent et connaît vos peines? Tu as raison, ma colombe, c'est moi qui suis ta vraie mère! Aussi tu peux pleurer avec moi, et ta mère te défend les larmes, parce que ça gâte les yeux. Pleure, ma beauté; nous pleurerons ensemble, et peut-être que le Seigneur se laissera toucher.
Le lendemain de ce jour était un samedi. Madame Karzof entra dès le matin dans la chambre de sa fille et surveilla attentivement l'opération de sa coiffure. Antonine s'était fait apporter la robe toute simple qu'elle mettait d'ordinaire; sa mère la renvoya et choisit une robe claire de couleur Indécise, particulièrement gaie et voyante; elle plaça ensuite un ruban rose dans les cheveux de sa fille; et, après l'avoir examinée de tous côtés, elle finit par l'embrasser avec plus de tendresse que de coutume, après quoi elle l'emmena dans sa chambre.
--Vois-tu, Antonine, lui dit-elle, quand elle l'eut fait asseoir à son côté, le devoir des jeunes filles est de se soumettre à leurs parents qui savent mieux qu'elles ce qui leur convient; tu as été une bonne fille, tu seras une bonne épouse et une bonne mère. L'heure est venue pour toi de quitter tes parents; j'espère que tu leur sera reconnaissante jusqu'à la mort des soins qu'ils ont pris pour assurer ton bonheur. Le général Titolof va venir aujourd'hui pour te demander en mariage; tu répondras comme il convient, et vous recevrez tous les deux la bénédiction des fiançailles.
Antonine se leva.