--Si tu l'épouses sans dot, il sait bien que tu hériteras un jour ou l'autre. Ce ferait le coup de notre mort, entends-tu? de notre mort à tous les deux, car si tu l'épouses, je te maudis, toi, lui et vos enfants!
Antonine chancela; ses forces l'abandonnaient, mais elle ne voulut pu donner à sa mère le plaisir de la voir vaincue; elle se retint à une chaise et la regarda en face.
Le visage de madame Karzof exprimait autant de colère et presque de haine qu'on peut le supposer. En ce moment, elle ne voyait pas en sa fille le fruit de ses entrailles, elle y voyait une ingrate qu'elle avait fait élever, qui lui devait tout, même l'existence, et qui osait lui tenir tête. La Niania avait raison. Celles qui ne font que donner le jour à leurs enfants sont moins mères que celles qui les élèvent; ce sont les joies et les chagrins de la maternité qui la font vraiment puissantes.
--Soit, ma mère, dit Antonine sans baisser les yeux, je n'épouserai pas Dournof sans votre bénédiction, puisque vous me menacez d'un châtiment si cruel, mais je n'épouserai pas non plus Titolof.
--Tu l'épouseras à la fin du carême, ou je te maudis.
--Je ne l'épouserai pas, ma mère; j'aimerais mieux mourir.
--On n'en meurt pas, dit madame Karzof en souriant amèrement; j'ai répondu exactement la même chose à ma propre mère il y a trente-sept ans, quand il s'est agi d'épouser ton père.
--Toutes les âmes ne sont pas pareilles, dit lentement Antonine.
--Heureusement! Car je crois que la tienne est l'oeuvre du démon. En attendant, c'est ton Dournof qui t'inspire cette belle résistance; j'ai été bien peu intelligente de ne pas le mettre à la porte le jour qu'il a fait cette ridicule demande. C'est à vous deux que vous avez comploté de me faire perdre patience! Attends, je vais lui écrire qu'il ne se représente plus devant mes yeux.
Elle s'assit et écrivit à la hâte trois mots qu'elle envoya aussitôt chez Dournof. Puis une réflexion lui vint.