--Tu pourrais bien le voir chez madame Frakine, elle est si peu difficile sur le choix de ceux qu'elle reçoit! mais tu n'iras plus sans moi, et de plus je vais lui faire savoir que, si elle tient à mon amitié, elle ait à tenir dehors ce coureur de fortunes.
Elle expédia aussi vite que le premier un second billet, et regarda ensuite sa fille, toujours debout devant elle:
--Va dans ta chambre, dit-elle, et tâche de réfléchir.
Titolof arriva dans l'après-midi; une table avec les images avait été préparée. M. et madame Karzof l'attendaient dans le salon. Quand il fut venu, on envoya chercher Antonine, qui apparut pâle comme la cendre et défaillante, mais d'une apparence digne et fière.
En s'entendant demander officiellement sa main, elle eut envie d'adjurer cet homme, de lui dire qu'elle en aimait un autre et de lui demander grâce; mais sa nature concentrée, ennemie de toute démonstration extérieure, la fit reculer devant cette scène qu'elle trouvait d'avance bête et théâtrale. Elle se promit de lui faire entendre raison à un moment où ils seraient seuls.
M. et madame Karzof répondirent pour leur fille qui n'ouvrit pas la bouche, bénirent les fiancés avec les images saintes, et une conversation s'établit entre les trois personnages, si peu intéressante et si lourde à porter, que le fiancé prétexta un devoir de service et se retira au bout d'un quart d'heure, après avoir baisé respectueusement la main inerte d'Antonine. Dès qu'il eut quitté l'appartement, la jeune fille se retira dans sa chambre en refusant de dîner.
Pendant que M. et madame Karzof, assez penauds de ce résultat, prenaient en tête-à-tête un repas qui ne leur paraissait pas bon, la Niania, qui ne servait jamais à table, se glissa près d'Antonine. En la voyant, celle-ci, affaissée dans un fauteuil, tourna la tête de son côté et lui tendit la main.
--Ils t'ont forcé mon ange du ciel? dit la vieille femme en baisant la main de son enfant d'adoption.
--Oui, dit Antonine, mais je ne l'épouserai pas!
--Hélas! ma chérie, soupira la Niania, contre la volonté du Tsar et celle des parents, il n'y a pas de recours!