Le carême était extrêmement froid, cette année-là; Antonine, dévorée par la fièvre, avait pris l'habitude de garder sa fenêtre ouverte un instant le soir, lorsqu'elle rentrait dans sa chambre afin de rafraîchir l'air tiède et lourd des demeures russes. La Niania avait bien soin de fermer tout; mais pendant qu'elle participait au tardif souper des gens à la cuisine, Antonine rouvrait le carreau double et restait là en contemplation devant les étoiles;--recevant avec délices le vent glacé qui rafraîchissait l'embrasement de ses veines. Au moindre bruit, elle fermait le carreau, comme une coupable... Coupable, ne l'était-elle pas?
Un peu de toux se déclara au bout de quelques jours; la fièvre augmenta, et madame Karzof exigea que sa fille gardât le lit.
Antonine s'y soumit sans résistance; elle était mieux au lit qu'ailleurs, car Titolof ne viendrait pas la voir dans sa chambre, elle en était sûre. Le docteur vint, trouva une légère irritation de poitrine, et prescrivit une potion que madame Karzof vint donner elle-même toutes les heures à sa fille. Dès le lendemain, Antonine allait beaucoup mieux; elle put se lever, et obtint même pour les jours suivants la permission de sortir, à condition qu'elle prendrait des poudres qui furent dûment apportées dans sa chambre.
Titolof montra une joie très-ive en voyant sa fiancée remise, et lui apporta un bouquet magnifique et une loge pour le cirque, car le cirque est un divertissement permis en carême.
Jusqu'à ses dernières années, les théâtres étaient fermés pendant ce temps de pénitence.
IX
Le jour venu, Antonine reçut l'ordre de se faire coiffer avant le dîner, et la cuisinière, prévenue d'avance, dut s'arranger pour servir à quatre heures; de sorte qu'il était à peine trois heures quand madame Karzof entra dans la chambre de sa fille.
--Des rubans roses, Niania, dit-elle à la fidèle servante.
Celle-ci, en grommelant, s'en alla chercher le carton qui contenait les noeuds de ruban, et Antonine resta seule avec sa mère.
A la grande surprise de celle-ci, elle rejeta le peignoir qu'on avait déjà placé sur ses épaules, se leva et s'avança vers madame Karzof.