--Ma mère, dit-elle, je vous en conjure, ne faites pas mon malheur. Je ne vous demande pas de me donner à Dournof; mais de grâce ne me mariez pas à Titolof.

Madame Karzof haussa les épaules. Cette phrase qu'elle entendait tous les jours avec peu de variantes, car la pauvre Antonine ne se mettait pas en frais d'éloquence, glissait sur son coeur sans l'effleurer.

--Ma mère, reprit Antonine avec plus de force, c'est aujourd'hui pour la dernière fois que je vous le demande!

--Cela me fera grand plaisir de ne plus l'entendre, répondit madame Karzof, car tu m'ennuies singulièrement.

--Ne soyez pas inflexible, ma chère maman, reprit Antonine en faisant un effort surhumain pour devenir câline et tendre. Je ne veux pas épouser M. Titolof parce qu'il m'est insupportable.

--Un si charmant garçon, repartit la mère; tu es difficile.

--Il est horriblement fat et bête!

--Je le trouve spirituel, moi, mais il est convenu qu'à présent les enfants ont plus d'esprit que leurs parents! fit madame Karzof très-piquée, car, en effet, elle trouvait son futur gendre spirituel.

--Eh bien, maman, c'est moi qui ai tort; je suis une fille fantasque, capricieuse, injuste; mais telle que je suis, je suis votre fille, vous m'aimez et je vous aime, et, ma chère maman, je déteste M. Titolof.

Madame Karzof, qui s'était toujours montrée revêche lorsque Antonine lui avait parlé avec le calme et la dignité dont elle ne se départait pas, fut émue de l'entendre parler comme une enfant ordinaire; elle la fit asseoir auprès d'elle, caressa ses longues nattes brunes, et lui parla avec douceur.