--Que vous êtes belle! lui dit-il en la saluant.

--N'est-ce pas, général? répondit la jeune fille avec un petit rire moqueur. Il faut bien s'habiller quand on va dans le monde.

--Est-ce que tu n'auras pas froid avec cette robe? demanda la mère avec sollicitude.

--Est-ce qu'on a froid quand on s'amuse? répliqua Antonine, je compte m'amuser ce soir. Depuis les premiers jours de carême je n'ai guère eu de plaisirs.

Il n'est pas trop tôt pour commencer!

Elle n'en avait jamais dit si long. Titolof ébahi la regardait sans oser parler. On lui avait changé son Antonine, bien certainement. La jeune personne qui ne disait jamais rien ne pouvait pas être celle qui lui parlait si librement. On se mit à table, Antonine demanda du vin à son père: elle ne buvait jamais que de l'eau. Madame Karzof en fut effrayée. Elle craignait que sa fille n'eût conçu le plan machiavélique de se rendre odieuse au général en feignant les défauts qui pouvaient le plus lui déplaire, étant donné sa situation particulière. Mais ce plan fort simple et de bonne guerre n'était pas de ceux que pouvait former Antonine; sa ruse n'allait pas si loin. Le dîner terminé, il fut question de départ; Antonine passa dans sa chambre et appela sa Niania.

--Va, lui dit-elle, chez Dournof.

La vieille femme la regarda attentivement, mais ne lut rien dans ses yeux.

--Vas-y tout de suite, et dis-lui que nous nous verrons bientôt.

--Tu perds l'esprit, ma chérie? murmura la Niania inquiète.