Là-dessus elle quitta majestueusement la chambrette, non sans maugréer sur son accès de sensibilité.

--Niania, dit tristement Antonine, fais-moi aussi belle que tu pourras, pour que le monde des vivants garde un bon souvenir de moi quand je n'y serai plus.

--Que dis tu là, ma colombe? fit la vieille femme effrayée. Ne parle pas de mort à ton âge... Est ce qu'on meurt à vingt ans? Mais regarde donc mes vieux os que j'ai peine à traîner; et que Dieu ne veut pas mettre au repos! Mourir! nous avons bien le temps d'y penser, Dieu merci.

Un étrange sourire éclaira le visage d'Antonine, et elle s'assit devant la glace de sa toilette. Elle examina son visage, dont elle se préoccupait peu d'ordinaire. Que de jeunesse et de vie, malgré l'indisposition récente, dans ces tissus nacrés, dans ces veines azurées où coulait un sang vif et chaud! Ses lourdes nattes, ses sourcils épais et réguliers dénotaient l'abondance de la sève dans ce corps charmant, où la vingtième année apportait son complément d'élégance et d'harmonie. Pendant sa toilette, Antonine regarda attentivement ses bras ronds et potelés, ses épaules déjà pleines où le rose de la jeunesse teintait encore la chair; elle regarda le sang courir sous la peau jusqu'au bout de ses mains fines; et elle pensa que ce serait grand dommage quand toutes ces choses exquises seraient à six pieds sous terre. Les larmes montèrent à ses yeux, elle les refoula vaillamment et s'essuya les paupières du revers de sa main.

--Pleure, mon enfant, cela fait du bien, lui murmura la Niania en achevant de l'habiller; cela fait du bien; tu es si oppressée depuis quelques jours!

--Je n'ai pas le temps, dit brusquement Antonine. Donne-moi ma robe grise, en barège.

--Du barège! Mais, ma chérie, il fait froid au cirque! Ce n'est pas comme au théâtre bien fermé et bien chaud! Il y fait froid, et il y a partout des vents coulis!

--Fais ce que je te dis, répéta impérieusement la jeune fille. Ma mère veut que je sois jolie, il faut lui obéir.

La Niania alla chercher la robe demandée, dont le corsage transparent recouvrait les épaules de barège seul; de plus, ce corsage était entr'ouvert sur la poitrine. Antonine revêtit ce costume avec une sorte de triomphe, et se regarda ensuite dans la glace. Jamais elle n'avait été plus belle. Les yeux brillants d'une sorte de rage, elle attacha un noeud sur sa robe, jeta un dernier coup d'oeil et s'inclina railleusement devant son image.

--Ceux qui vont mourir te saluent! dit-elle, et elle passa aussitôt dans le salon, où Titolof, invité pour dîner, l'attendait avec beaucoup de patience.