Mon père fut triste pendant quelques jours, mais il avait le coeur si naturellement gai, qu'il ne pouvait pleurer longtemps; il se remit à rire avec les camarades, et moi, je restai au logis pour élever toute la couvée.

--Si jeune? fit Antonine.

--Que veux-tu, ma chérie! Il faut bien plier pour ne pas rompre! Que pouvais-je contre la volonté de Dieu? C'était lui qui nous avait repris la mère, et sa volonté était sans doute de me faire élever les enfants; sans cela, il ne m'eût pas fait naître la première.

Je passai plusieurs années comme cela; les petits étaient déjà forts, le dernier courait tout seul depuis longtemps, et j'avais un peu de temps libre. La belle saison étant venue, j'en profitai pour aller cueillir des champignons et des fruits sauvages, afin de les faire sécher pour l'hiver. Nous n'avons guère de friandises, nous autres, et nous les prenons là où le bon Dieu les met.

Un jour j'étais allée au bois avec mon panier, pour ramasser des fraises: j'en avais presque plein la corbeille, et comme il faisait très-chaud, je m'assis sur le gazon. Voilà que la mère de ta mère, ta défunte grand'mère, que tu n'as pas connue, vint se promener dans la forêt et y prendre le thé avec la compagnie. Le monde était arrivé dans une grande voiture à quatre chevaux, et ils étaient bien une douzaine. Ta grand'mère, qui était très bonne, me parlait quand elle passait par le village, mais je n'étais pas assez hardie pour l'aborder, et je m'en allai un peu plus loin, dans le fourré. De temps en temps, j'entendais les chevaux s'ébrouer et faire sonner leurs clochettes; cela m'amusait; je ne connaissais aucun plaisir, et j'aimais à savoir que les seigneurs se réjouissaient ensemble.

Pendant que j'étais là, j'entendis marcher dans le bois, tout près de moi; je me retournai, aussitôt debout, pour m'enfuir; mais j'eus la curiosité de voir quel était le chrétien qui s'était approché! Je le reconnus tout de suite, et pourtant je ne l'avais vu que deux fois; c'était Afanasi, le jeune cocher de ta grand'mère; il n'avait pas plus de dix-huit ans, mais il savait conduire quatre chevaux comme pas un dans les environs. Si tu l'avais vu quand il menait la calèche de ta grand'mère à l'église, le dimanche...

La Niania s'interrompit, poussa un soupir et fit le signe de la croix.

--Afanasi, reprit-elle, me parut plus beau que le soleil; il avait une petite barbe blonde qui commençait à friser, et quand il souriait, je croyais voir le ciel avec ses anges, rangés autour du Père éternel; il me parla, me demanda comment je m'appelais, et me dit que j'étais jolie...

La Niania s'interrompit encore.

--Je retourne à mon vieux péché, dit-elle; c'est le malin qui m'inspire...