--Non, non! fit Antonine, qui l'écoutait penchée sur son coude, les yeux brillants; raconte-moi tout. Tu l'as aimé?

--Je l'ai aimé plus que mon âme! dit sourdement la vieille femme. Jamais, hormis mon père et les petits, personne ne m'avait dit une bonne parole; on prétendait que j'étais fière parce que je ne parlais pas à nos gens de village: je n'étais pas fière, mais timide. Avec Afanasi, j'étais timide, mais il savait me rassurer. Je commençais par le regarder en dessous, derrière mon coude replié sur mes yeux, comme font nos filles quand elles sont honteuses, et puis je finissais par regarder au fond de ses yeux. Je l'aimais tant, que quand je ne parvenais pas à l'apercevoir, ne fût-ce que de loin, dans la cour des seigneurs, pendant qu'il lavait les équipages ou quand il amenait les chevaux boire à la rivière, j'étais triste toute la journée et je pleurais le soir sans pouvoir m'endormir.

Il y avait déjà six semaines que j'avais rencontré Afanasi dans le bois pour la première fois; je l'avais revu dans la grange et à différentes autres places; mais j'étais si timide, que je n'osais rester plus d'une minute avec lui. C'était bien drôle! Avant le moment de le voir, j'étais impatiente, je ne tenais pas en place; les heures me paraissaient longues comme des années, et puis, lorsque je m'en allais le retrouver, j'allais lentement, j'avais comme un regret de me rendre auprès de lui; et aussitôt arrivée, s'il essayait de me prendre par la taille ou de m'embrasser, je trouvais une bonne raison pour m'enfuir sur-le-champ. Quand j'étais un peu loin, je m'arrêtais pour le voir revenir à la maison, cachée derrière un arbre ou une meule de foin, et quand j'avais pu l'apercevoir sans qu'il me vît, je me sentais heureuse et comme rassurée jusqu'au lendemain.

Un soir, j'étais restée debout au coin de l'avenue qui menait chez les seigneurs, et je regardais Afanasi qui s'en allait à grand pas vers les écuries; je le trouvais si beau, que mon coeur s'en allait avec lui; je ne pensais plus à rien; seulement je sentais que tout à l'heure, quand il aurait disparu derrière le mur, je serais bien triste; mon père qui rentrait du travail plutôt que de coutume m'aperçut et s'approcha tout près de moi. Je ne l'avais pas vu, et je fis un bond de frayeur lorsqu'il me frappa sur l'épaule.

--Que regardes-tu là? dit-il d'un ton railleur; les longues jambes du bel Afanasi?

Je n'avais pas coutume de mentir, et je devins toute confuse. Mon père continua:

--On m'a dit qu'il te fait la cour? Méfie-toi, ma fille, c'est un enjôleur, ne crois pas un mot de ce qu'il dit.

--Mais, mon père, dis je, car j'étais offensée par la manière dont il parlait de mon grand ami, il ne m'a rien dit de mal.

--J'espère bien qu'il ne t'a rien dit, le vaurien! Il fait la cour à la fille du meunier et à la femme de chambre de Madame, en même temps. Comme ça, s'il n'en a pas une pour femme, il aura l'autre. Elles ont de l'argent toutes deux. Il est malin! Ce n'est pas lui qui épousera une fille pauvre; il n'aime pas les chaussures d'écorce, il lui faut une femme qui porte des souliers de peau!

Je reportai les yeux sur mes pieds nus. Mon père haussa les épaules et passa outre. Pouvais-je ne pas croire mon père? Et d'un autre côté, comment supposer qu'Afanasi me trompait? Il ne m'avait jamais parlé de nous marier, et ce n'est pas moi qui aurais osé lever la voix sur ce sujet-là. Mais je croyais qu'il m'aimait assez pour vouloir passer sa vie avec moi. Je rentrais à la maison; je servis à manger à tout mon petit monde, et quand ils furent tous couchés et endormis sur le poêle, je me couchai aussi, sur le plancher comme d'habitude, et je me mis à réfléchir. Non, je ne pouvais pas admettre que mon père s'était moqué de moi; il aimait à rire, sans doute, mais il ne riait pas des choses sérieuses, et n'aurait pas voulu me faire du chagrin, car il aimait ses enfants. Je songeai à demander à Afanasi si vraiment il courtisait la fille du meunier et la femme de chambre de Madame; mais je ne sais pourquoi il me semblait que si je lui faisais cette question, il se fâcherait contre moi et cesserait de m'aimer.