La femme de chambre était une fille de la domesticité seigneuriale, élevée dans les appartements; elle nous trouvait trop peu de chose, nous autres paysannes, pour nous parler autrement que par hasard, au jour de fête; je ne saurais rien par cette orgueilleuse. Je me résolus alors à aller trouver la fille du meunier; elle demeurait à deux verstes de chez nous, sur la rivière, et nous étions bonnes amies, ayant à peu près le même âge, quoiqu'elle n'eût rien à faire et que je fusse surchargée de besogne tout le long du jour. Le lendemain, après avoir mis toute la maison en ordre, je dis à mon père que j'irais voir s'il n'y avait pas des écrevisses dans un trou que je connaissais bien, un peu en amont du moulin, et je partis avec mon panier. Comme je passais derrière les communs seigneuriaux, j'entendis Afanasi qui plaisantait et riait aux éclats; sa voix m'était bien connue et me frappait toujours droit au coeur; une voix de femme riait avec lui; je ne distinguai pas si c'était la femme de chambre ou une autre qui tenait compagnie, mais je passai bien vite, presque en courant. De ce moment, je fus toute triste: je sentais, je ne sais pourquoi, que mon voyage était inutile, et que j'en savais assez pour m'ouvrir les yeux; mais, tu sais, ma fille, quand on a du chagrin, on ne veut pas croire les choses qui vous feraient pleurer; on se bouche les yeux et les oreilles, jusqu'à ce que le malheur vous tape à grands coups sur la tête, en vous criant: Regarde-moi donc en face! Et quand on le regarde, on voit que sa figure n'est pas nouvelle, et qu'on le connaissait depuis longtemps.
J'allai donc au moulin tout de même. Paracha, la fille du meunier, était sur le seuil de sa porte, occupée à nourrir des poussins avec le grain tombé, que les chevaux avaient foulé aux pieds pendant qu'on déchargeait les sacs, et qui n'était plus bon pour la monture.
--Tiens, bonjour, me dit elle; on ne te voit pas souvent!
--Je n'ai pas le temps, lui dis-je; il y a trop d'enfants à la maison.
Elle me fit entrer, et m'offrit du kvass, du lait caillé, des macarons, une quantité de bonnes choses, elle avait mis sur la table un superbe pain d'épice avec son nom, écrit tout au long dessus, en sucre rouge.
--Qu'est-ce qui t'a donné cela? demandai-je le coeur tremblant, car je savais quelle serait la réponse.
--C'est mon promis, le cocher Afanasi, répondit-elle en rougissant de joie et d'orgueil. Mon père et ma mère lui ont permis de venir à la maison et de me faire des cadeaux; je suis sa fiancée; si les maîtres ne s'en vont pas en ville pour l'hiver, nous nous marierons à l'Epiphanie; et s'il s'en vont, nous nous marierons après Pâques.
--Voilà ce que c'est! me dis-je; comme on apprend vite son malheur!
--Eh bien, est-ce que tu ne me félicites pas? me dit Paracha en me regardant avec étonnement.
Je ne sais pas comment je fis pour me lever, la saluer et l'embrasser trois fois après l'avoir saluée en m'inclinant jusqu'à la ceinture. Je lui fis mes compliments, cependant; et alors, elle m'emmena en haut pour me montrer tout son trousseau. Il était magnifique, car sa mère avait commencé à s'en occuper dès qu'elle avait eu douze ans. Il y avait de tout; des essuie-mains brodés qu'elle avait préparés pour les offrir en cadeau, à sa noce, aux jeunes gens qui assisteraient le marié, au prêtre, au diacre, à l'Eglise, enfin à tout le monde. Il y en avait bien quarante! Elle avait des dentelles qu'elle avait tissées sur une pelote, avec des dessins rouges et bleus, car ses parents ne lui regrettaient ni le fil, ni le coton rouge; elle avait des sarafanes garnis de boutons dorés jusqu'en bas, et des mouchoirs de soie, et des robes comme les femmes de chambre de Madame.