--C'est là que fut mon grand chagrin. Je les perdis l'un après l'autre, d'une fièvre qui courait le pays... C'est dans ce temps-là que j'ai bien vu que tout le reste n'est rien, tant qu'on n'enterre pas ses enfants.
Antonine détourna la tête, et son visage se trouva dans l'ombre.
--Oui, continua rêveusement la Niania qui semblait suivre son idée dans les replis de son cerveau, les enfants qu'on a mis au monde, nourris de son lait, portés dans ses bras, vous tiennent plus au coeur que tout le reste. Après mon mari, il me restait mes petits;--mais après eux, il ne me restait plus rien. Je ne mangeais plus,--ta défunte grand'mère eut pitié de moi et me prit à son service dans ses appartements. Que Dieu la garde en son paradis! On peut bien dire que par là elle m'a sauvé la vie, car mes enfants me tiraient dans la tombe.
Antonine mit sa main blanche et fiévreuse sur la main fraîche et ridée de la vieille servante.
--Oui, je sais que tu m'aimes, dit l'humble femme; voilà pourquoi je vous ai tant aimés, ton père et toi; vous me rappeliez mes petits... Seigneur, que tout cela est loin!
La Niania essuya ses yeux avec son tablier et se leva.
--Ta maman nous gronderait bien si elle savait que nous parlons si tard au lieu de dormir... Tiens, ma beauté, je vais te verser ta potion contre la toux.
--Mets-la sur la table, je la prendrai dans un moment, dit Antonine.
La Niania obéit, arrangea la jolie chambrette virginale pour que tout eût un air de fraîcheur et de soin, alluma la veilleuse et sortit après avoir béni la jeune fille. Quand elle fut seule, Antonine se releva, ouvrit la fenêtre et jeta sa potion dans la rue; elle allait rester exposée à l'air de la nuit, mais le courage lui fit défaut.
Assez, assez, murmura-t-elle, je suis à bout de forces!