--Il y en a, dit la jeune fille, qui ne s'en remettent jamais.

--On le dit, reprit la Niania; pour moi, j'avais tant à faire que je ne pouvais guère penser au misérable que pendant les heures de la nuit, et j'étais si fatiguée alors que je m'endormais souvent sans avoir même le temps de dire: Que le Seigneur me garde! Seulement je devais avoir encore de la peine à cause d'Afanasi; car je ne sais ce qu'il avait inventé sur mon compte, mais voilà que Paracha se mit à ne plus vouloir me regarder. Elle affectait de ne pas me voir, comme si j'avais fait quelque chose de mal. Cela me fit tant de chagrin, que peu de temps après, un paysan de chez nous m'ayant demandée à mon père, je me mariai tout de suite, sans réfléchir. Je voulais être mariée avant Paracha, afin d'avoir le droit de ne pas la saluer la première, puisque les jeunes filles cèdent le pas partout aux femmes mariées.

--Eh bien, as-tu été heureuse avec ton mari? demanda Antonine.

La Niania garda un instant le silence.

--C'était un méchant homme, dit-elle enfin, mais il est mort. Que Dieu ait son âme.

--Méchant? insista la jeune fille.

--Oui. Il me battait et m'injuriait; je n'étais pas accoutumée à de tels traitements, et cela me paraissait dur... mais une femme mariée doit se soumettre.

--Il est mort?

--Il mourut quelques années après notre mariage en me laissant deux enfants. Je le pleurai, parce qu'une femme doit toujours pleurer son mari, mais sa mort était pour moi plutôt un bien qu'un mal.

--Et tes enfants?