J'avais arraché ma main de la sienne, et je le regardais d'un air tellement indigné qu'il recula un peu.
--Ma chérie, balbutia-t-il, ne te fâche pas! J'ai voulu plaisanter... excuse-moi... Et à Paracha, tu lui as dit?
--Que lui ai-je dit? répondis-je en me croisant les bras sur la poitrine et en le regardant bien en face.
--Tu ne lui as pas dit... que... que j'avais plaisanté avec toi... eh?
Il avait l'air si lâche, si craintif, que ma colère tomba soudain.
--Non, répondis-je en ramassant mon panier que j'avais laissé tomber dans ma colère; non, je ne lui ai rien dit; j'ai peut-être eu tort, car elle croit épouser un honnête garçon, et elle n'épousera qu'un misérable; mais j'ai eu honte de lui avouer ma bêtise. Va, tu peux réclamer ta riche promise!
Je lui éclatai de rire au nez, et je m'enfuis à toutes jambes. Quand je revins à la maison, mon père me demanda pourquoi mon panier était vide. Comme il ne me grondait pas souvent et jamais pour des bagatelles, je lui dis que j'étais entrée chez la fille du meunier.
--C'est bon, dit il; il n'est pas mal que tu t'amuses un peu, ta vie n'est pas trop gaie. Sans mari, il y a longtemps que tu as les peines d'une femme mariée.
Il ne m'en parla plus. Je fus longtemps, ma chérie, avant de m'accoutumer à l'idée qu'Afanasi n'était qu'un pauvre homme, un imbécile sans coeur; quand je pensais à lui, ça me faisait mal comme si l'on m'avait déchiqueté le corps avec un couteau. Je n'aimais pas à y penser, et je faisais de mon mieux pour oublier;--mais quand on a bu le poison de l'amour, on est longtemps à prendre le dessus.
La Niania, qui avait parlé les yeux baissés, releva alors sur Antonine son regard plein de pitié.